Aristote 384 à 322 avant J.C.

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Portrait d’après un original en bronze de Lysippe.

Aristote (-384 – -322) est un philosophe grec de l’Antiquité. Avec Platon, dont il fut le disciple à l’Académie, il est l’un des penseurs les plus influents que le monde ait connus. Il est aussi l’un des rares à avoir abordé presque tous les domaines de connaissance de son temps : biologie, physique, métaphysique, logique, poétique, politique, rhétorique et de façon ponctuelle l’économie. Chez Aristote, la philosophie est comprise dans un sens plus large : elle est à la fois recherche du savoir pour lui-même, interrogation sur le monde et science des sciences.

La science comprend pour lui trois grands domaines : la science spéculative ou théorique, la science pratique et la science productive. La science spéculative constitue la meilleure utilisation que l’homme puisse faire de son temps libre. Elle est composée de la « philosophie première » ou métaphysique, de la mathématique et de la physique, appelée aussi philosophie naturelle. La science pratique tournée vers l’action (praxis) est le domaine de la politique et de l’éthique. Enfin, la science productive couvre le domaine de la technique et de la production de quelque chose d’extérieur à l’homme. Entrent dans son champ l’agriculture, mais aussi la poésie, la rhétorique et, de façon générale, tout ce qui est fait par l’homme. La logique, quant à elle, n’est pas considérée par Aristote comme une science, mais comme l’instrument qui permet de faire progresser les sciences. Exposée dans un ouvrage maintenant connu sous le titre d’Organon, elle repose sur deux concepts centraux : le syllogisme, qui marquera fortement la scolastique, et les catégories (qu’est-ce ? où est-ce ? quand est-ce ? combien ? etc.).

La nature (Phusis

) tient une place importante dans la philosophie d’Aristote. Selon lui, les matières naturelles possèdent en elles-mêmes un principe de mouvement (en telos echeïn). Par suite, la physique est consacrée à l’étude des mouvements naturels provoqués par les principes propres de la matière. Au-delà, pour sa métaphysique, le dieu des philosophes est le premier moteur, celui qui met en mouvement le monde sans être lui-même mû. De même, tous les vivants ont une âme, mais celle-ci a diverses fonctions. Les plantes ont seulement une âme animée d’une fonction végétative, celle des animaux possède à la fois une fonction végétative et sensitive, celle des hommes est dotée en plus d’une fonction intellectuelle.

La vertu éthique, selon Aristote, est en équilibre entre deux excès. Ainsi, un homme courageux ne doit être ni téméraire, ni couard. Il en découle que l’éthique aristotélicienne est très marquée par les notions de mesure et de phronêsis (en français prudence ou sagacité). Son éthique, tout comme sa politique et son économie, est tournée vers la recherche du Bien. Aristote, dans ce domaine, a profondément influencé les penseurs des générations suivantes. En lien avec son naturalisme, le Stagirite considère la cité comme une entité naturelle qui ne peut perdurer sans justice et sans amitié (philia).

À sa mort, sa pensée connaît plusieurs siècles d’oubli. Il faut attendre la fin de l’antiquité pour qu’il revienne au premier rang. Depuis la fin de l’Empire romain et jusqu’à sa redécouverte au XIIe siècle, l’Occident , à la différence de l’Empire byzantin et du monde musulman, n’a qu’un accès limité à son œuvre. À partir de sa redécouverte, la pensée d’Aristote influence fortement la philosophie et la théologie de l’Occident durant les quatre à cinq siècles suivants non sans créer des tensions avec la pensée d’Augustin d’Hippone. Associée au développement des universités, qui débute au XIIe siècle, elle marque profondément la scolastique et, par l’intermédiaire de l’œuvre de Thomas d’Aquin, le christianisme dans sa version catholique.

Au XVIIe siècle, la condamnation de Galilée et la percée de l’astronomie de Newton discréditent le géocentrisme. Il s’ensuit un profond recul de la pensée aristotélicienne dans tout ce qui touche à la science. Sa logique, l’instrument de la science aristotélicienne, est également critiquée à la même époque par Francis Bacon. Cette critique se poursuit aux XIXe siècle et XXe siècle où Frege, Russell et Dewey retravaillent en profondeur et généralisent la syllogistique. Au XIXe siècle, sa philosophie connaît un regain d’intérêt. Elle est étudiée et commentée entre autres par Schelling et Ravaisson, puis Heidegger, ainsi qu’à sa suite par Leo Strauss et Hannah Arendt, deux philosophes considérés par Kelvin Knight comme des néo-aristotéliciens « pratiques ». Plus de 2 300 ans après sa mort, sa pensée demeure toujours étudiée, commentée et se trouve à la base de l’apprentissage de toute la philosophie occidentale.

Biographie

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Buste d’Aristote.

La vie d’Aristote n’est connue que dans ses grandes lignes. Son œuvre ne comporte que très peu de détails biographiques et peu de témoignages de ses contemporains nous sont parvenus ; ses doxographes, (Denys d’Halicarnasse, Diogène Laërce, etc.), lui sont postérieurs de quelques siècles. D’après ses biographes, notamment Diogène Laërce, Aristote aurait été doté d’un certain humour et aurait soit bégayé, soit eu un cheveu sur la langue. Physiquement, il est petit, trapu, avec des jambes grêles et de petits yeux enfoncés. Sa tenue vestimentaire est voyante et il n’hésite pas à porter des bijoux.

Les années de jeunesse

Aristote est né en -384 à Stagire, cité de Chalcidique située sur le golfe Strymonique, d’où son surnom de « Stagirite ». Son père, Nicomaque, est le médecin et ami du roi Amyntas III de Macédoine, tandis que sa mère, Phéstias, originaire de l’île d’Eubée, est sage-femme. Orphelin de père à onze ans, il est élevé par son beau-frère, Proxène d’Atarné, en Mysie. C’est à cette époque qu’il se lie d’amitié avec Hermias d’Atarnée, futur tyran de Mysie. La famille d’Aristote prétend descendre de Machaon.

Vers -367, à dix-sept ans, il est admis à l’Académie de Platon ; il y reste vingt ans. Platon, ayant remarqué sa vive intelligence, lui donne le droit d’enseigner la rhétorique en tant que répétiteur. Il devient anagnoste de Platon, qui l’appelle « le liseur » ou « l’intelligence de l’école ». Cela n’empêchera pas Aristote de rejeter la théorie des Idées de Platon, en se justifiant : «Ami de Platon, mais encore plus de la vérité ». Formé et profondément influencé par les platoniciens, il ajoute : « ce sont des amis qui ont introduit la doctrine des Idées. […] Vérité et amitié nous sont chères l’une et l’autre, mais c’est pour nous un devoir sacré d’accorder la préférence à la vérité ».

Précepteur d’Alexandre

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Alexandre le Grand domptant Bucéphale

Durant la période où il enseigne à l’académie, Aristote suit la vie politique locale, mais sans pouvoir y participer du fait de son statut de métèque. Quand Platon meurt vers -348/-347, son neveu Speusippe lui succède. Aristote, dépité, part pour Atarnée avec son condisciple Xénocrate, départ peut-être également lié à l’hostilité grandissante envers les Macédoniens. En effet, peu de temps auparavant, le roi Philippe II a participé à des massacres à Olynthe, une ville amie des Athéniens. À Atarnée, en Troade, sur la côte d’Asie Mineure, Aristote rejoint Hermias d’Atarnée, un ami d’enfance, tyran (maître souverain) du royaume de Mysie. La Macédoine et Athènes ayant fait la paix (en 346 av. J.-C.), il se dirige vers le petit port d’Assos où il poursuit ses recherches biologiques et commence à observer la faune marine. Il y ouvre une école de philosophie inspirée par l’Académie. Au bout de trois ans, il se rend à Mytilène, dans l’île voisine de Lesbos, où il ouvre une nouvelle école.

En -343, à la demande du roi Philippe II, il devient le précepteur du prince héritier, le futur Alexandre le Grand, alors âgé de treize ans.

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Aristote enseignant à Alexandre ( 1904 )

Il lui enseigne les lettres et sans doute la politique, durant deux ou trois ans. Lorsqu’Alexandre devient régent à l’âge de quinze ans, Aristote cesse d’être son précepteur, mais reste toutefois à la cour durant les cinq années suivantes. Selon certains sources, Alexandre lui aurait fourni des animaux provenant de ses chasses et expéditions afin qu’il les étudie, ce qui lui aurait permis d’accumuler l’énorme documentation dont font preuve ses ouvrages de zoologie.

Vers -341, il épouse Pythias, nièce et fille adoptive d’Hermias d’Atarnée, réfugiée à Pella, qui lui donne une fille, prénommée elle aussi Pythias. Devenu veuf en -338, il prend pour seconde épouse une femme de Stagire, Herpyllis, dont il a un fils qu’il nomme Nicomaque et qui meurt en bas âge. L’Éthique à Nicomaque, qui porte sur la vertu et la sagesse, est dédiée à ce fils.

Aristote retourne à Athènes en 335 av. J.-C. à la suite de la prise de la ville par son compatriote Philippe II.

Fondation du Lycée

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École d’Aristote, peinture de 1880 par Gustav Adolph Spangenberg.

Aristote fonde vers -335 sa troisième école, le Lycée, sur un terrain loué (Aristote est un métèque, il n’a donc pas le droit à la propriété). Le Lycée est situé sur un lieu de promenade (peripatos), où le maître et les disciples philosophent en marchant. Les aristotéliciens sont donc « ceux qui se promènent près du Lycée » (Lukeioi Peripatêtikoi, Λύκειοι Περιπατητικοί) d’où le nom d’école péripatéticienne, qu’on utilise parfois pour désigner l’aristotélisme. Le Lycée comprend une bibliothèque, un musée, etc.. Aristote donne deux types de cours : celui du matin, « acroamatique » ou « ésotérique », est réservé aux disciples avancés ; celui de l’après-midi, « exotérique », est ouvert à tous. Aristote, quant à lui, habite dans les bois du mont Lycabette. Sa troisième et dernière grande période de production se situe au Lycée (-335/-323) au cours de laquelle il écrit vraisemblablement le livre VIII de la Métaphysique, les Petits traités d’histoire naturelle, l’Éthique à Eudème, l’autre partie de l’Éthique à Nicomaque (livres IV, V, VI), la Constitution d’Athènes, les Économiques.

Les dernières années

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Aristote, Théophraste, et Straton de Lampsaque.

En -327, Alexandre fait mettre à mort Callisthène d’Olynthe, le neveu d’Aristote, ce qui amène ce dernier à s’éloigner de son ancien élève.

À la mort d’Alexandre le Grand, en -323, Aristote, menacé par le parti anti-macédonien de Démosthène, estime prudent de fuir Athènes, fuite d’autant plus justifiée qu’Eurymédon, hiérophante à Éleusis, porte contre lui une accusation d’impiété. Il lui reproche d’avoir composé un Hymne à Hermias d’Atarnée, genre de poème uniquement réservé au culte des dieux. Décidé à ne pas laisser les Athéniens commettre un « nouveau crime contre la philosophie » – le premier étant la condamnation à mort de Socrate – Aristote quitte Athènes avec sa famille : sa seconde femme, Herpyllis, et la fille issue de son premier mariage, Pythias. En -322, Aristote meurt à Chalcis, la ville de sa mère, dans l’île d’Eubée. Il est âgé de 62 ans. Son corps est transféré à Stagire. Théophraste, son condisciple et ami, lui succède à la tête du Lycée. À l’époque de Théophraste et de son successeur, Straton de Lampsaque, le Lycée connaît un déclin jusqu’à la chute d’Athènes en -86. L’école est refondée au premier siècle par Andronicos de Rhodes et connaît un fort rayonnement durant le deuxième siècle jusqu’à ce que les Goths et les Hérules saccagent Athènes en 267 .

Apparences et opinions crédibles (endoxa)

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Aristote fait plus confiance aux capacités perceptives des hommes que René Descartes.

La démarche d’Aristote est à l’opposé de celle de Descartes. Alors que le philosophe français entame sa réflexion philosophique par un doute méthodologique, Aristote soutient au contraire que nos capacités de perception et de cognition nous mettent en contact avec les caractéristiques et les divisions du monde, ce qui n’exige donc pas un scepticisme constant. Pour Aristote, les apparences (phainomena), les choses étranges que perçues, conduisent à penser notre place dans l’univers et à philosopher. Une fois la pensée mise en éveil, il préconise de rechercher les opinions des gens sérieux (endoxa vient de endoxos mot désignant un homme notable de haute réputation). Il ne s’agit pas de prendre ces opinions crédibles comme des vérités, mais de tester leur capacité à rendre compte de la réalité.

Psychologie : Le corps et l’âme

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Expositio et quaestiones in Aristoteles De Anima, par Jean Buridan, vers 1362.

Aristote aborde la psychologie dans deux ouvrages, le De l’âme, qui aborde la question d’un point de vue abstraite et le Parva Naturalia. La conception aristotélicienne de la psychologie est profondément différente de celle des modernes. Pour lui, la psychologie est la science qui étudie l’âme et ses propriétés. Aristote aborde la psychologie avec une certaine perplexité tant sur la manière de procéder à l’analyse des faits psychologiques, que sur le fait de savoir s’il s’agit d’une science naturelle. Dans De l’âme, l’étude de l’âme est déjà du domaine de la science naturelle ; dans le Parties des Animaux, pas entièrement. Un corps est une matière qui possède la vie en puissance. Il n’acquiert la vie réelle qu’à travers l’âme qui lui donne sa structure, son souffle de vie. Selon Aristote, l’âme n’est pas séparée du corps pendant la vie. Elle l’est seulement quand la mort survient et que le corps ne se meut plus. Aristote conçoit l’être vivant comme un corps animé (empsucha sômata), c’est-à-dire doté d’une âme — qui se dit anima en latin et psuchè en grec. Sans l’âme, le corps n’est pas animé, pas vivant. Aristote écrit à ce propos : « c’est un fait que l’âme disparue, l’être vivant n’existe plus et qu’aucune de ses parties ne demeure plus la même, sauf quant à la configuration extérieure, comme, dans la légende, les êtres changés en pierre ». Aristote, en opposition aux premiers philosophes, place l’âme rationnelle dans le cœur plutôt que dans le cerveau. Selon lui, l’âme est aussi l’essence ou la forme (eïdos morphè) des êtres vivants. Elle est le principe dynamique qui les meut et les guide vers leurs fins propres, qui les pousse à réaliser leurs potentialités. Comme tous les êtres vivants ont une âme, il s’ensuit que les animaux et les plantes entrent dans le champ de la psychologie. Toutefois, tous les êtres vivants n’ont pas la même âme ou, plutôt, les âmes ne possèdent pas toutes les mêmes fonctions. L’âme des plantes a seulement une fonction végétative, responsable de la reproduction, celle des animaux possède à la fois des fonctions végétatives et sensitives ; enfin, l’âme des êtres humains possède trois fonctions : végétative, sensitive et intellectuelle. À chacune des trois fonctions de l’âme correspond une faculté. À la fonction végétative que l’on rencontre chez tous les vivants, correspond la faculté de nutrition car la nourriture en tant que telle est nécessairement liée aux êtres vivants ; à la fonction sensible correspond la perception ; à la fonction intellectuelle correspond l’esprit ou la raison (nous) c’est-à-dire « la part de l’âme grâce à laquelle nous connaissons et comprenons » (De l’âme III 4, 429a99-10). L’esprit se situe à un niveau de généralité plus élevé que la perception et peut atteindre la structure abstraite de ce qui est étudié. À ces trois fonctions, Aristote ajoute le désir, qui permet de comprendre pourquoi un être animé engage une action en vue d’un but. Il suppose, par exemple, que l’homme désire comprendre.

Hylémorphisme aristotélicien contre idéalisme platonicien

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Buste de Platon. Copie romaine d’un original grec du dernier quart du IVe siècle av. J.-C.

Selon Aristote, Platon conçoit « l’essence ou idée (eïdos) comme un être existant en soi, tout à fait indépendamment de la réalité sensible » de sorte que la science doit aller au-delà du sensible pour atteindre « des intelligibles, universels, immuables et existants en eux-mêmes ». Cette façon de voir présente, selon lui, deux inconvénients majeurs : elle complique le problème en créant des êtres intelligibles et elle conduit à penser les idées, l’universel, comme indépendants du sensible ce qui, selon lui, nous écarte de la connaissance du réel.

Pour Aristote, l’essence ou la forme (eïdos morphè) ne peut exister qu’incarnée dans une matière (hulé). Cela le conduit à élaborer « la thèse dite de l’hylémorphisme qui consiste à penser l’immanence , la nécessaire conjonction, en toute réalité existante, de la matière (hulè) et de la (morphè) qui l’informe ».

Mais, en procédant ainsi, il se trouve confronté au problème de l’universel. En effet, pour Platon, cette question ne se pose pas puisque l’universel appartient au domaine des idées. Pour Aristote, l’universel consiste plutôt en une intuition de la forme ou de l’essence et dans le fait de poser un énoncé, telle la définition d’un homme comme « animal politique. »

Philosophie et science

Dans le Protreptique, une œuvre de jeunesse, Aristote affirme que « la vie humaine implique l’exigence de se faire philosophe, c’est-à-dire d’aimer (philein) et de rechercher la science, ou plus précisément la sagesse (sophia) ». À cette époque, la philosophie est donc, pour lui, désir de savoir. Ce qui est recherché, c’est d’abord le bonheur vu sous un angle philosophique, c’est-à-dire du côté du plaisir de l’esprit qui pense bien. Selon lui, penser bien implique de bien agir. La philosophie est donc, d’une certaine façon, « la science des sciences » qui recherche la vérité, le vrai, et non l’illusion ou le mouvant, comme c’est le cas chez les sophistes. La philosophie cherche in fine le bien et la fin des êtres humains. Notons ici que la distinction moderne entre philosophie et science date de la fin du XVIIIe siècle On ne la trouve donc pas chez Aristote, pas plus que dans l’article « philosophie » de l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert. D’une certaine façon, à cette époque, la philosophie pense la totalité. La science ou, pour reprendre le mot d’Aristote, l’épistémè, traite des champs particuliers du savoir (physique, mathématique, biologie etc.). La philosophie théorique est donc première par rapport à la praxis, terme souvent traduit par « science pratique » et dont relève la politique : « Aristote distingue en effet entre le bonheur que l’homme peut trouver dans la vie politique, dans la vie active et le bonheur philosophique qui correspond à la théorie, c’est-à-dire à un genre de vie qui est consacré tout entier à l’activité de l’esprit. Le bonheur politique et pratique n’est bonheur aux yeux d’Aristote que de façon secondaire. »

La science chez Aristote

Épistèmè (science) et technè (art, techniques)

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Statue d’Épistèmè (connaissance) à la bibliothèque Celsus d’Éphèse.

Aristote distingue cinq vertus intellectuelles : la technè, l’épistèmè, la phronésis (prudence), la sophia (sagesse) et le noûs (intelligence). La technè est souvent traduite par art ou technique, alors que l’épistèmè se traduit par connaissance ou science. Toutefois, l’épistèmè ne correspond pas à la notion de science moderne car elle n’inclut pas l’expérimentation. Alors que l’épistèmè est la science des vérités éternelles, la technè (l’art, la technique) est consacrée au contingent et traite de ce que l’homme crée. La médecine relève à la fois de l’épistèmè, car elle étudie la santé humaine, et de la technè, car il faut soigner un malade, produire de la santé.

Une autre façon de distinguer l’épistèmè de la technè est que la première peut être apprise dans un école, alors que la seconde demande de la pratique, dépend d’habitudes. La science utilise la démonstration comme instrument de recherche. Démontrer, c’est montrer la nécessité interne qui gouverne les choses, c’est en même temps établir une vérité par un syllogisme fondé sur des prémisses assurées. La science démonstrative « part de définitions universelles pour arriver à des conclusions également universelles ». Toutefois, dans la pratique, le mode de démonstration des différentes sciences diffère selon la spécificité de leur objet. La division ternaire des sciences (théorique, pratique et productive) n’inclut pas la logique car celle-ci a pour tâche de formuler « les principes d’une argumentation correcte que tous les domaines de recherche ont en commun ». La logique vise à établir à un haut niveau d’abstraction les normes d’inférences (relations de cause à effet) qui doivent être suivies par quelqu’un cherchant la vérité et d’éviter les inférences fallacieuses. Elle est développée dans un ensemble de travaux connus depuis le Moyen Âge sous le nom d’Organon (mot voulant dire instrument en grec). Ce qu’on appelle « science productive » relève de la technè et de la production (poïesis) ; la science pratique relève de la praxis (action) et de l’épistèmè (science) en ce qu’elle cherche également des inférences stables mais sa fin est interne à la science.

Science spéculative ou contemplative

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Rembrandt, Philosophe en contemplation.

La science spéculative ou théorique (ἐπιστήμη) est désintéressée, elle constitue la fin en soi de l’âme humaine et l’achèvement de la pensée. Elle constitue la meilleure utilisation que l’homme puisse faire de son temps libre (skholè), durant lequel, détaché de ses préoccupations matérielles, il peut se consacrer à la contemplation désintéressée du vrai. C’est la raison pour laquelle certains spécialistes d’Aristote, comme Fred Miller, préfèrent parler de sciences contemplatives plutôt que théoriques. Il y a autant de divisions de la science théorique qu’il y a d’objets d’étude, c’est-à-dire de champs différents de réalité (genres, espèces, etc.) Aristote distingue la « philosophie première » – future métaphysique, qui a pour objet d’étude la totalité de ce qui est – les mathématiques qui portent sur les nombres, c’est-à-dire les quantités en général, tirées de la réalité par abstraction, et la physique ou philosophie naturelle. La physique témoigne d’abord d’une volonté de comprendre l’univers comme un tout. Elle vise davantage à résoudre des énigmes conceptuelles qu’à procéder à des recherches empiriques. Elle recherche également les causes en général ainsi que la cause première et dernière de tout mouvement en particulier. La philosophie naturelle d’Aristote ne se limite pas à la physique proprement dite. Elle inclut la biologie, la botanique, l’astronomie et peut-être la psychologie.

Science pratique (praxis)

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Platon (à gauche) pointe le doigt vers le ciel, symbole de sa croyance dans les idées. Aristote (à droite) pointe la paume de sa main vers le sol, symbole de sa croyance dans l’observation empirique.

L’action (praxis), par opposition à la production (poïesis), est, selon Aristote, l’activité dont la fin est immanente au sujet de l’activité (l’agent), par opposition à la production, activité dont la fin (l’objet produit) est extérieure au sujet de l’activité. Les sciences pratiques touchent à l’action humaine, aux choix à faire. Elles comprennent la politique et l’éthique.

Science productive ou poïétique (τέχνη)

Il s’agit du savoir-faire ou de la technique, qui consiste en une disposition acquise par l’usage, ayant pour but la production d’un objet qui n’a pas son principe en lui-même, mais dans l’agent qui le produit (par opposition à une production naturelle).

Parce que la technè est au service d’une production, le domaine de la technique est l’utilité et l’agrément. Elle vise toujours le particulier et le singulier, mais demande un savoir-faire qui peut s’apparenter à une étape intermédiaire dans l’échelle de la connaissance. L’agriculture, la construction de bateaux, la médecine, la musique, le théâtre, la danse, la rhétorique font partie de cette catégorie.

La logique :L’organon

L’Organon est constitué d’un ensemble de traités sur la façon de mener une réflexion juste. Le titre du livre, « organon », qui signifie « instrument de travail », constitue une prise de position contre les stoïciens pour lesquels la logique est une part de la philosophie.

Le livre I, appelé Catégories, est consacré à la définition des mots et des termes. Le livre II, dédié aux propositions, est nommé en grec Peri Hermeneias, c’est-à-dire « livre de l’interprétation ». Les spécialistes le désignent généralement sous son appellation latine De Interpretatione. Le livre III, appelé les Premiers Analytiques, traite du syllogisme en général. Le livre IV, appelé Seconds Analytiques, est consacré aux syllogismes dont les résultats sont le fruit de la nécessité (ex anankês sumbanein), c’est-à-dire sont les conséquences logiques de la prémisse (protasis). Le livre V, nommé Topiques, est dédié aux règles de la discussion et aux syllogismes dont les prémisses sont probables (raisonnement dialectique à partir d’opinions généralement acceptées). Enfin, le livre VI, appelé Réfutations sophistiques, est considéré comme une section finale ou comme un appendice du livre V.

À l’intérieur du livre II De Interpretatione, certains chapitres sont particulièrement importants, tel le chapitre 7 d’où dérive le carré logique ainsi que le chapitre 11 qui est à l’origine de la logique modale.

Enquête, démonstration et syllogisme

Dans les Premiers Analytiques, Aristote cherche à définir une méthode destinée à permettre une compréhension scientifique du monde. Pour lui, le but d’une recherche ou d’une enquête est d’aboutir à « un système de concepts et de propositions hiérarchiquement organisés, fondés sur la connaissance de la nature essentielle de l’objet de l’étude et sur certains autres premiers principes nécessaires ». Pour Aristote, « la science analytique (analytiké épistémè) […] nous apprend à connaître et à énoncer les causes par le moyen de démonstration bien construite ». Le but est d’atteindre des vérités universelles du sujet en lui-même en partant de sa nature. Dans les Seconds Analytiques, il aborde la façon dont il faut procéder pour atteindre ces vérités. Pour cela, il faut d’abord connaître le fait, puis la raison pour laquelle ce fait existe, puis, les conséquences du fait, et enfin, les caractéristiques du fait.

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Université au XIV siècle. La scolastique est très influencée par Aristote.

 

Le Dans les Premiers Analytiques, Aristote cherche à définir une méthode destinée à permettre une compréhension scientifique du monde. Pour lui, le but d’une recherche ou d’une enquête est d’aboutir à « un système de concepts et de propositions hiérarchiquement organisés, fondés sur la connaissance de la nature essentielle de l’objet de l’étude et sur certains autres premiers principes nécessaires ». Pour Aristote, « la science analytique (analytiké épistémè) […] nous apprend à connaître et à énoncer les causes par le moyen de démonstration bien construite ». Le but est d’atteindre des vérités universelles du sujet en lui-même en partant de sa nature. Dans les Seconds Analytiques, il aborde la façon dont il faut procéder pour atteindre ces vérités. Pour cela, il faut d’abord connaître le fait, puis la raison pour laquelle ce fait existe, puis, les conséquences du fait, et enfin, les caractéristiques du fait.

La démonstration aristotélicienne repose sur le syllogisme qu’il définit comme « un discours dans lequel, certaines choses étant posées, quelque chose d’autre que ces données en résulte nécessairement par le seul fait de ces données ».

Le syllogisme repose sur deux prémisses, une majeure et une mineure, desquelles on peut tirer une conclusion nécessaire. Exemple :

Majeure : les êtres humains sont mortels.

Mineure : les femmes sont des êtres humains.

Conclusion : les femmes sont mortelles.

Un syllogisme scientifique doit pouvoir identifier la cause d’un phénomène, son pourquoi. Ce mode de raisonnement pose la question de la régression à l’infini qui survient, par exemple, quand un enfant nous demande pourquoi telle chose fonctionne comme cela, et qu’une fois la réponse donnée, il nous interroge sur le pourquoi de la prémisse de notre réponse. Pour Aristote, il est possible de mettre fin à cette régression à l’infini en tenant certains faits venant de l’expérience (induction) ou venant d’une intuition comme assez certains pour servir de base aux raisonnements scientifiques. Toutefois, pour lui, la nécessité de tels axiomes doit pouvoir être expliquée à ceux qui les contesteraient.

Définitions et catégories

Définition, essence, espèce, genre, différence, prédicat

Une définition (horos, horismos) est pour Aristote, « un compte-rendu qui signifie que ce qui est, est pour quelque chose (Logos ho to ti ên einai sêmanainei) ». Il veut signifier par là qu’une définition n’est pas purement verbale, mais traduit l’être profond d’une chose, ce que les latins ont traduit par le mot essentia (essence).

Il se pose alors l’une des questions centrales de la métaphysique aristotélicienne, qu’est-ce qu’une essence ? Pour lui, seules les espèces (eidos) ont des essences. L’essence n’est donc pas propre à un individu mais à une espèce qu’il définit par son genre (genos) et sa différence (diaphora). Exemple « un être humain est un animal (genre) qui a la capacité de raisonner (différence) ».

Le problème de la définition pose celui du concept de prédicat essentiel. Une prédication est une affirmation vraie, comme dans la phrase « Bucéphale est noir », qui présente une prédication simple. Pour qu’une prédication soit essentielle, il ne suffit pas qu’elle soit vraie, il faut aussi qu’elle apporte une précision. Tel est le cas quand on déclare que Bucéphale est un cheval. Pour Aristote, « Une définition de X ne doit pas être seulement une prédication essentielle mais doit être également une prédication seulement pour X ».

Les catégories

Le mot catégorie dérive du grec katêgoria qui signifie prédicat ou attribut. Dans l’œuvre d’Aristote, la liste des dix catégories est présente dans Topiques I.9, 103b20-25 et dans Catégories 4,1b25-2a4. Les dix catégories peuvent être interprétées de trois façons différentes : comme des sortes de prédicats ; comme une classification de prédications ; comme des sortes d’entités.

Français Grec ancien Latin Question Exemple
1. Chose, Substance ousia substantia Qu’est-ce ? un humain, un cheval
2. Quantité, Grandeur poson quantitas Combien / De quelle taille, de quel poids est la chose ? un mètre, un kilo
3. Qualité, Nature poion qualitas De quelle nature est-ce ? Quelle qualité possède-t-elle ? marron, savoureux
4. Relation, Lien pros ti relatio Quel rapport avec une autre personne ou une autre chose ? double, moitié, plus grand
5. Où, Lieu pou ubi Où est-ce ? sur la place du marché
6. Quand, Temps pote quando Quand est-ce ? hier, l’année dernière
7. Position, État keisthai situs Dans quelle position est-il ? allongé, assis
8. Avoir echein habitus Qu’est-ce qu’a la chose ou la personne ? porter une chaussure, être armé
9. Faire, Effectuer poiein actio Que fait cette chose ? coupe, brûle
10. Passion (au sens de subir) paschein passio Que subit la chose ? est coupé, est brûlé

La dialectique, Aristote contre Platon

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Mosaïque représentant l’Académie de Platon.

Pour Platon, le mot « dialectique » a deux significations. Il s’agit d’abord de « l’art de procéder par questions et réponses » pour arriver à la vérité. En ce sens, elle est au centre de la méthode philosophique comme en témoignent les nombreux dialogues platoniciens. La dialectique est aussi, pour Platon « l’art de définir rigoureusement une notion grâce à une méthode de division , ou méthode dichotomique ». Pour Aristote, au contraire, la dialectique n’est pas très scientifique, puisque son argumentation est seulement plausible. Par ailleurs, il tient les divisions de la chose étudiée comme subjectives et pouvant induire ce que l’on veut démontrer. Malgré tout, pour lui, la dialectique est utile pour tester certaines opinions crédibles (endoxa), pour ouvrir la voie à des principes premiers ou pour se confronter à d’autres penseurs. D’une façon générale, le Stagirite assigne trois fonctions à la dialectique : la formation des êtres humains, la conversation et la « science conduite d’une manière philosophique (pros tas kata philosophian epistêmas) ».

Aristote et Platon reprochent aux sophistes d’utiliser le verbe, la parole, à des fins mondaines, sans chercher la sagesse et la vérité, deux notions proches chez eux. Dans son livre Réfutations sophistiques, Aristote va jusqu’à les accuser de recourir à des paralogismes, c’est-à-dire à des raisonnements faux et parfois volontairement trompeurs.

Biologie

Article détaillé : Biologie dans l’œuvre d’Aristote.

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Théophraste, créateur avec Aristote de la science biologique, représenté comme un enseignant-chercheur médiéval.

« En effet, l’être le plus intelligent est celui qui est capable de bien utiliser le plus grand nombre d’outils : or la main semble bien être non pas un outil, mais plusieurs. »

Présentation

La science de la biologie est née de la rencontre sur l’île de Lesbos entre Aristote et Théophraste. Le premier oriente ses études vers les animaux et le second vers les plantes. En ce qui concerne Aristote, les ouvrages consacrés à la biologie représentent plus du quart de son œuvre et constituent la première étude systématique du monde animal. Ils resteront sans égaux jusqu’au XVIe siècle : le plus ancien est Histoire des animaux, dans lequel Aristote accepte souvent des opinions communes sans les vérifier. Dans Parties des animaux, il revient sur certaines affirmations antérieures et les corrige. Le troisième ouvrage, Génération des animaux, est le plus tardif, car il est annoncé dans le précédent comme devant le compléter. Il porte exclusivement sur la description des organes sexuels et leur rôle dans la reproduction, tant chez les vertébrés que les invertébrés. Une partie porte sur l’étude du lait et du sperme, ainsi que sur la différenciation des sexes. À ces trois ouvrages majeurs s’ajoutent des livres plus brefs traitant d’un sujet particulier, tels Du Mouvement des animaux ou Marche des animaux. Ce dernier livre illustre la méthode de l’auteur : « partir des faits, les comparer, puis par un effort de réflexion essayer en les comprenant de les saisir avec exactitude ».

Rien n’est connu au sujet des recherches qu’il a menées avant d’écrire ces livres ; Aristote n’a laissé aucune indication sur la façon dont il a recueilli les informations et dont il les a traitées. Pour James G. Lennox, « il est important de garder à l’esprit que nous étudions des textes qui présentent, de manière théorique et fortement structurée, les résultats d’une véritable investigation dont nous ne connaissons que peu de détails ». Il est clair cependant qu’Aristote faisait un travail en équipe, particulièrement pour les recherches historiques et que « le Lycée fut dès l’origine le centre d’une activité scientifique collective, l’une des plus anciennes qu’il nous soit possible d’atteindre ». L’école réunie autour d’Aristote ayant pris « l’habitude de l’investigation concrète menée avec méthode et rigueur », « l’observation et l’expérience ont joué un rôle considérable dans la naissance de toute une partie de l’œuvre ».

La méthode

Dans Parties des animaux, composé vers 330, Aristote commence par établir des éléments de méthode. L’étude des faits ne doit négliger aucun détail et l’observateur ne doit pas se laisser dégoûter par les animaux les plus répugnants car « dans toutes les productions naturelles réside quelque chose d’admirable » et il appartient au savant de découvrir en vue de quoi un animal possède une particularité quelconque. Une telle téléologie permet à Aristote de voir dans les données qu’il observe une expression de leur forme. Remarquant qu’« aucun animal n’a à la fois des défenses et des cornes » et qu’« un animal à un seul sabot et deux cornes n’a jamais été observé », Aristote en conclut que la nature ne donne que ce qui est nécessaire. De même, voyant que les ruminants ont plusieurs estomacs et de mauvaises dents, il en déduit que l’un compense l’autre et que la nature procède à des sortes de compensations.

Aristote aborde la biologie en scientifique et cherche à dégager des régularités. Il note à ce propos : « l’ordre de la nature apparaît dans la constance des phénomènes considérés soit dans leur ensemble, soit dans la majorité des cas » (Part.an., 663b27-8) : si les monstres (ferae), tel le mouton à cinq pattes, sont des exceptions aux lois naturelles, ils sont malgré tout des êtres naturels. Simplement, leur essence ou forme n’agit pas de la façon qu’il faudrait. Pour lui, l’étude du vivant est plus complexe que celle de l’inanimé. En effet, l’être vivant est un tout organisé dont on ne peut pas détacher sans problème une partie, comme dans le cas d’une pierre. D’où la nécessité de le considérer comme un tout (holon) et non comme une totalité informe. D’où, également, la nécessité de n’étudier la partie qu’en se rapportant à l’ensemble organisé dont elle est le membre.

Parfois, cependant, le désir d’accumuler le plus de renseignements possible l’amène à retenir sans les examiner des affirmations inexactes :

« un ouvrage comme Recherches sur les animaux offre essentiellement un caractère ambigu: on y trouve, côte à côte pourrait-on dire, des observations minutieuses, délicates, par exemple des données précises sur la structure de l’appareil visuel de la taupe ou sur la conformation des dents chez l’homme et l’animal, et des affirmations au contraire tout à fait inacceptables, qui constituent des erreurs graves et parfois même grossières, telles que celles-ci : les testacés sont des animaux sans yeux, la femme ne possède point le même nombre de dents que l’homme, et d’autres errements du même genre. »

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Historia animalium et al., Costantinople, XII sec. (Biblioteca Medicea Laurenziana), pluteo 87.4)

En dépit de ces failles dues à des généralisations hâtives, surtout dans Histoire des animaux, Aristote émet souvent des doutes envers des affirmations soutenues par ses devanciers, refusant par exemple de croire à l’existence de serpents à corne ou d’un animal qui aurait trois rangées de dents. Il critique volontiers des croyances naïves et leur oppose des observations précises et personnelles d’une grande justesse. En somme, il a laissé « une œuvre incomparable par la richesse des faits et des idées, surtout si l’on se reporte à l’époque qui l’a vu naître », justifiant ce témoignage de Darwin : « Linné et Cuvier  ont été mes deux dieux dans de bien différentes directions, mais ils ne sont que des écoliers par rapport au vieil Aristote. »

Aristote ne se contente pas de décrire les aspects physiologiques, mais s’intéresse aussi à la psychologie animale, montrant que « la conduite et le genre de vie des animaux diffèrent selon leur caractère et leur mode d’alimentation, et que dans la plupart d’entre eux se trouvent les traces d’une véritable vie psychologique analogue à celle de l’homme, mais d’une diversité d’aspects bien moins marqués».

Tout indique que les ouvrages de biologie étaient accompagnés de plusieurs livres de Planches anatomiques établies à la suite de dissections minutieusement effectuées, mais malheureusement disparues. Celles-ci représentaient notamment le cœur, le système vasculaire, l’estomac des ruminants et la position de certains embryons. Les observations relatives à l’embryogenèse sont particulièrement remarquables : « l’apparition précoce du cœur, la description de l’œil du poussin, ou encore l’étude fouillée du cordon ombilical et des cotylédons de la matrice sont d’une exactitude parfaite ». Il a ainsi observé des embryons de poussins à divers stades de leur développement, après une couvée de trois jours, de dix jours ou de vingt jours —synthétisant des observations qui ont été nombreuses et continues.

Classification des êtres vivants

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Pieuvre. « Le poulpe, la seiche, le calmar sont très judicieusement distingués et rapprochés. »

Aristote s’est efforcé de classifier les animaux de façon cohérente, tout en utilisant le langage courant. Il pose comme distinctions de base le genre et l’espèce, distinguant les animaux à sang (vertébrés) et les animaux non sanguins ou invertébrés (il ne connait pas les invertébrés complexes possédant certains types d’hémoglobine). Les animaux sanguins sont d’abord divisés en quatre grands groupes : les poissons, les oiseaux, les quadrupèdes ovipares et les quadrupèdes vivipares. Puis il élargit ce dernier groupe pour y inclure les cétacés, le phoque, les singes et, dans une certaine mesure, l’homme, constituant ainsi la grande classe des mammifères. De même, il distingue quatre genres d’invertébrés : les crustacés, les mollusques, les insectes et les testacés. Loin d’être rigides, ces groupes présentent des caractères communs du fait qu’ils participent d’un même ordre ou d’un même embranchement. La classification des vivants par Aristote contient des éléments qui ont été utilisés jusqu’au XIXe siècle. En tant que naturaliste, Aristote ne souffre pas de la comparaison avec Cuvier :

« Le résultat atteint est étonnant : partant des données communes, et ne leur faisant subir, en apparence, que des modifications assez légères, le naturaliste arrive néanmoins à une vision du monde animal d’une objectivité et d’une pénétration toute scientifique, dépassant nettement les essais du même ordre qui furent tentés jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Par surcroît, et comme sans effort, de grandes hypothèses sont suggérées : la supposition d’une influence du milieu et des conditions d’existence sur les caractères de l’individu (taille, fécondité, durée de la vie); l’idée d’une continuité entre les êtres vivants, de l’homme à la plante la plus humble, continuité qui n’est point homogénéité et va de pair avec les diversités profondes; la pensée enfin que cette continuité implique un développement progressif, intemporel puisque le monde est éternel. »

Aristote pense que les créatures sont classées suivant une échelle de perfection allant des plantes à l’homme. Son système comporte onze degrés de perfection classés en fonction de leur potentialité à la naissance. Les plus hauts animaux donnent naissance à des créatures chaudes et mouillées, les plus bas à des œufs secs et froids. Pour Charles Singer, « rien n’est plus remarquable que les efforts [d’Aristote] pour [montrer] que les relations entre choses vivantes constituent une scala naturéa ou « échelle des êtres » ».

Au total, on dénombre 508 noms d’animaux « très inégalement répartis entre les huit grands genres » : 91 mammifères, 178 oiseaux, 18 reptiles et amphibiens, 107 poissons, 8 céphalopodes, 17 crustacés, 26 testacés et 67 insectes et apparentés.

La physique

La physique comme science de la nature

La physique est la science de la nature (« physique » vient du grec phusis (ϕύσις) signifiant « nature »). Pour Aristote, son objet est l’étude des êtres inanimés et de leurs composants (terre, feu, eau, air, éther). Cette science ne vise pas comme aujourd’hui à transformer la nature. Au contraire elle cherche à la contempler.

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Empédocle.

Selon Aristote, les êtres naturels, quels qu’ils soient (pierre, vivants, etc.), sont constitués des quatre premiers éléments d’Empédocle auxquels il ajoute l’éther, qui occupe ce qui est au-dessus de la Terre.

La nature, selon Aristote, possède un principe interne de mouvement et de repos. La forme, l’essence des êtres, détermine la fin, de sorte que, pour le Stagirite, la nature est à la fois cause motrice et fin (Part, an., I, 7,64Ia27). Il écrit (Méta., Δ4, 1015ab14-15) : « La nature, dans son sens primitif et fondamental, c’est l’essence des êtres qui ont, en eux-mêmes et en tant que tels, leur principe de mouvement ». Il établit également une distinction entre les êtres naturels, qui ont ce principe en eux-mêmes, et les êtres artificiels, créés par l’homme et qui ne sont soumis à un mouvement naturel que par la matière qui les compose, de sorte que pour lui : « l’art imite la nature ».

Par ailleurs, dans la pensée d’Aristote, la nature est dotée d’un principe d’économie, ce qu’il traduit par son célèbre précepte : « la nature ne fait rien en vain ni rien de superflu ».

Les quatre causes

Aristote développe une théorie générale des causes qui traverse l’ensemble de son œuvre. Si, par exemple, nous voulons savoir ce qu’est une statue de bronze, nous devrons connaître la matière dont elle est faite (cause matérielle), la cause formelle (ce qui lui donne forme, par exemple, la statue représente Platon), la cause efficiente (le sculpteur) et la cause finale (garder mémoire de Platon). Pour lui, une explication complète requiert d’avoir pu mettre en lumière ces quatre causes.

Français Définitions et/ou exemples
1. Cause matérielle. Elle est définie par la nature de la matière première dont l’objet est composé (le mot nature pour Aristote se réfère à la fois à la potentialité du matériau et à sa forme finie ultime).
2. Cause formelle. Ce concept fait référence à celui de forme dans la philosophie aristotélicienne. Par exemple la cause formelle d’une statue d’Hermès est de ressembler à Hermès.
3. Cause efficiente. C’est par exemple le sculpteur qui sculpte la statue d’Hermès.
4. Cause finale. En grec, telos. C’est le but ou la fin de quelque chose. C’est la raison pour laquelle une statue d’Hermès a été réalisée. Les spécialistes d’Aristote estiment en général que, pour lui, la nature a ses propres buts, différents de ceux des hommes.

Substance et accident, acte et puissance, changement

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« Ainsi, l’on dit que la statue de Mercure est dans le marbre où elle sera taillée. » (Métaphysique, V, 7)

Chez Aristote, la substance est ce qui appartient nécessairement à la chose alors que l’accident est « ce qui appartient vraiment à une chose, mais qui ne lui appartient ni nécessairement ni la plupart du temps » (Mét., Δ30, 1025a14).

La puissance ou potentialité (dunamis) fait écho à ce que pourrait devenir l’être. Par exemple, un enfant peut, en puissance, apprendre à lire et à écrire : Il en a la capacité. La puissance est le principe d’imperfection, et celui-ci est modifié par l’acte, qui entraîne le changement.

L’acte (energeïa) « c’est ce qui produit l’objet fini, la fin. C’est l’acte, et c’est en vue de l’acte que la puissance est conçue » (Mét., θ8, 1050a9).

L’entéléchie (en telos echeïn) « signifie littéralement le fait d’avoir (echein) en soi sa fin (télos), le fait d’atteindre progressivement sa fin et son essence propre ».

Ces notions permettent au philosophe d’expliquer le mouvement et le changement. Aristote distingue quatre types de mouvement : en substance, en qualité, en quantité et en lieu. Le mouvement, chez lui, est dû à un couple : un pouvoir (ou potentialité) actif, extérieur et opératif, et une capacité passive ou potentialité interne qui se trouve dans l’objet subissant le changement. L’entité cause d’un changement transmet sa forme ou essence à l’entité touchée. Par exemple, la forme d’une statue se trouve dans l’âme du sculpteur, avant de se matérialiser par le biais d’un instrument dans la statue. Enfin, pour lui, dans le cas où il existe une chaîne de causes efficientes, la cause du mouvement réside dans le premier maillon.

Pour qu’il y ait changement, il faut qu’il y ait une potentialité, c’est-à-dire que la fin inscrite dans l’essence n’ait pas été atteinte. Toutefois, le mouvement effectif n’épuise pas forcément la potentialité, ne conduit pas forcément à la pleine réalisation de ce qui est possible. Aristote distingue entre le changement naturel (phusei), ou en accord avec la nature (kata phusin), et les changements forcés (biâi) ou contraires à la nature (para phusin). Aristote suppose donc en quelque sorte que la nature régule le comportement des entités et que les changements naturels et forcés forment une paire contraire. Les mouvements que nous voyons s’effectuer sur Terre sont rectilignes et finis ; la pierre tombe et reste au repos, les feuilles volent et tombent, etc. Ils sont donc imparfaits, comme l’est de façon générale le monde sublunaire. Au contraire, le monde supralunaire, celui de l’éther « inengendré, indestructible, exempt de croissance et d’altération », est celui du mouvement circulaire, éternel.

Le mouvement et l’évolution n’ont pas de commencement, car la survenue du changement suppose un processus antérieur. De sorte qu’Aristote postule que l’univers dépend d’un mouvement éternel, celui des sphères célestes qui, lui-même, dépend d’un moteur éternellement agissant. Toutefois, à la différence de ce qui se passe habituellement chez lui, le premier moteur ne transmet pas la puissance agissante dans un processus de cause à effet. En effet, pour Aristote, l’éternité justifie la finitude causale de l’univers. Pour comprendre cela il faut se souvenir que, selon lui, si les hommes sont issus sans fin, par engendrement par des parents (chaîne causale infinie), sans le soleil, sans sa chaleur (chaîne causale finie), ils ne pourraient pas vivre.

Pour Aristote, « c’est en percevant le mouvement que nous percevons le sens » (Phys., IV, 11, 219 a 3). Toutefois, les êtres éternels (les sphères célestes) échappent au temps, tandis que les êtres du monde sublunaire sont dans le temps qui est mesuré à partir des mouvements des sphères célestes. Comme ce mouvement est circulaire, le temps est également circulaire d’où le retour régulier des saisons. Le temps nous permet de percevoir le changement et le mouvement. Il marque une différence entre un avant et un après, un passé et un futur. Il est divisible mais sans parties. Il n’est ni corps ni substance et, pourtant, il est.

Il rejette le point de vue des atomistes et considère qu’il est absurde de vouloir réduire le changement à des mouvements élémentaires insensibles. Pour lui, « la distinction de la «puissance» et de l’«acte», de la «matière» et de la «forme», permet de rendre compte de tous les faits. »

Cosmologie

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Reproduction du système géocentrique de Ptolémée.

Monde sublunaire et supralunaire

Dans le Traité du ciel et Météorologiques, Aristote démontre que la Terre est sphérique et qu’il est absurde de la présenter comme un disque plat. Il avance comme arguments que les éclipses de Lune montrent des sections courbes et que même un léger déplacement du nord vers le sud entraîne une altération manifeste de la ligne d’horizon. Il divise le globe en cinq zones climatiques correspondant à l’inclinaison des rayons du soleil : deux zones polaires, deux zones tempérées habitables de chaque côté de l’équateur et une zone centrale à l’équateur rendue inhabitable en raison de la forte chaleur qui y règne. Il estime la circonférence de la Terre à 440 000 stades, soit près du double de la réalité. La conception géocentrique d’Aristote, conjointement avec celle de Ptolémée, dominera la réflexion durant plus d’un millénaire. Cette conception du cosmos, Aristote la tient cependant en grande partie d’Eudoxe de Cnide (dont il perfectionne la théorie des sphères), à la différence près qu’Eudoxe ne défend aucunement une position réaliste, comme le fait Aristote. Ptolémée non plus ne soutient pas cette position réaliste : sa théorie et celle d’Eudoxe ne sont pour eux que des modèles théoriques qui permettent le calcul. C’est donc l’influence de l’aristotélisme qui fait apparaître le système ptoléméen comme la « réalité » du cosmos dans les réflexions philosophiques, jusqu’au XVe siècle.

Aristote distingue deux grandes régions dans le cosmos : le monde sublunaire, le nôtre, et le monde supralunaire, celui du ciel et des astres, qui sont éternels et n’admettent aucun changement car ils sont constitués d’éther et possèdent une vie véritablement divine et qui se suffit à elle-même. La Terre est nécessairement immobile mais est au centre d’une sphère animée d’un mouvement de rotation continu et uniforme; le reste du monde participe d’une double révolution, l’une propre au « premier Ciel » faisant une révolution diurne d’orient vers l’occident tandis que l’autre fait une révolution inverse d’occident en orient et se décompose en autant de révolutions distinctes qu’il y a de planètes. Ce modèle se complique encore du fait que ce ne sont pas les planètes qui se meuvent, mais les sphères translucides sur l’équateur desquelles elles sont fixées : il fallait trois sphères pour expliquer le mouvement de la lune, mais quatre pour chacune des planètes.

Influence de la cosmologie sur la science et sur la représentation du monde

Selon Koyré la cosmologie aristotélicienne conduit d’une part à concevoir le monde comme un tout fini et bien ordonné où la structure spatiale incarne une hiérarchie de valeur et de perfection : « « au-dessus » de la terre lourde et opaque, centre de la région sublunaire du changement et de la corruption », s’élèvent « les sphères célestes des astres impondérables, incorruptibles et lumineux… ». D’autre part, en science, cela conduit à voir l’espace comme un « ensemble différencié de lieux intramondains », qui s’opposent à « l’espace de la géométrie euclidienne – extension homogène et nécessairement infinie ». Cela a pour conséquence d’introduire dans la pensée scientifique des considérations basées sur les notions de valeur, de perfection, de sens ou de fin, ainsi que de lier le monde des valeurs et le monde des faits .

La métaphysique

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La grande bibliothèque d’Alexandrie possédait les œuvres d’Aristote (ici tableau d’O. Von Corven, XIXe siècle).

Le mot métaphysique n’est pas connu d’Aristote, qui emploie l’expression philosophie première. L’ouvrage appelé Métaphysique est composé de notes assez hétérogènes. Le terme « métaphysique » lui a été attribué au Ier siècle parce que les écrits qui le composent étaient classés « après la Physique » dans la bibliothèque d’Alexandrie. Le préfixe meta pouvant signifier après ou au-delà, le terme « méta-physique » (meta ta phusika), peut être interprété de deux manières. Tout d’abord, il est possible de comprendre que les textes doivent être étudiés après la physique. Il est également possible d’entendre le terme comme signifiant que l’objet des textes est hiérarchiquement au-dessus de la physique. Même si, dans les deux cas, il est loisible de percevoir une certaine compatibilité avec le vocable aristotélicien de philosophie première, l’emploi d’un mot différent est souvent perçu par les spécialistes comme le reflet d’un problème, d’autant que les textes réunis sous le nom de métaphysique sont traversés par deux questionnements distincts. D’un côté, la philosophie première est vue comme « science des premiers principes et des premières causes », c’est-à-dire du divin ; il s’agit là d’un questionnement maintenant appelé théologique. D’un autre côté, les livres Γ et K sont traversés par un questionnement ontologique portant sur « la science de l’être en tant qu’être ». De sorte qu’on parle parfois d’une « orientation onto-théologique » de la philosophie première. Pour compliquer les choses, Aristote semble, dans certains livres (le livre E en particulier), introduire la question ontologique du livre gamma (qu’est-ce qui fait que tout ce qui est est ?) à l’intérieur d’une question de type théologique (quelle est la première cause qui amène à l’être l’ensemble de ce qui est ?).

Physique et métaphysique

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Un ange recueille l’âme qui s’échappe du corps d’un mourant. Xylographie, début XVIe siècle.

Au livre E chapitre 1, Aristote note : « […] s’il n’y avait pas d’autre substance que celles qui sont constituées par la nature, la physique serait science première. Mais s’il existe une substance immobile, la science de cette substance doit être antérieure et doit être la philosophie première » (E1, 1026a28-30). Aussi, si la physique étudie l’ensemble forme-matière, la métaphysique ou philosophie première étudie la forme en tant que forme c’est-à-dire le divin « présent dans cette nature immobile et séparée » (E1, 1026a19-21). Pour un spécialiste comme A. Jaulin, la métaphysique étudie donc « les mêmes objets que la physique, mais dans la perspective de l’étude de la forme ».

Pour Aristote, alors que la physique étudie les mouvements naturels, c’est-à-dire occasionnés par le principe propre à la matière, la métaphysique étudie les « moteurs non mus », ceux qui font mouvoir les choses sans être eux-mêmes mus. « Les deux substances sensibles [la matière, et la substance composée] sont l’objet de la Physique, car elles impliquent le mouvement ; mais la substance immobile est l’objet d’une science différente [la philosophie première] »).

Dès lors, « la Métaphysique est bien la science de l’essence, et sont universels, d’autre part, les «axiomes» qui expriment au fond la nature de Dieu. »

Dieu comme premier moteur et théologie négative

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Aristote.

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Dans le livre intitulé Métaphysique, Aristote décrit dieu

comme le premier moteur immuable, incorruptible, et le définit comme la pensée de la pensée (νοήσεως νόησις, « noeseos noesis »), c’est-à-dire comme un être qui pense sa propre pensée, l’intelligence et l’acte d’intelligence étant une seule et même chose en dieu : « L’Intelligence suprême se pense donc elle-même… et sa Pensée est pensée de pensée ». Il est en ce sens une forme ou un acte sans matière qui lance l’ensemble des mouvements et qui, par la suite, actualise l’ensemble de ce qui est.

Chez Aristote, dieu ou le premier moteur est absolument transcendant, de sorte qu’il est difficile de le décrire autrement que de façon négative, c’est-à-dire par rapport à ce que les hommes n’ont pas. Pour Céline Denat, « Le Dieu aristotélicien, jouissant d’une vie parfaite consistant dans l’activité pure de la contemplation intelligible, constitue assurément en quelque manière pour l’homme « un idéal », le modèle d’une existence dénuée des imperfections et des limites qui nous sont propres ». Toutefois, cette théologie négative, qui influencera les néo-platoniciens, n’est pas assumée par Aristote. Pierre Aubenque note : « La négativité de la théologie est simplement rencontrée sur le mode de l’échec ; elle n’est pas acceptée par Aristote comme la réalisation de son projet qui était incontestablement de faire une théologie positive. ».

L’ontologie aristotélicienne

La question ontologique de l’être en tant qu’être n’est pas abordée chez Aristote comme étant l’étude d’une matière constituée par l’être en tant qu’être, mais comme l’étude d’un sujet, l’être, vue sous l’angle en tant qu’être. Pour Aristote, le mot « être » a plusieurs sens. Le premier sens est celui de substance (ousia), le second, celui de quantité, de qualités, etc., de cette substance. Malgré tout, pour lui, la science de l’être en tant qu’être est surtout centrée sur la substance. Poser la question « qu’est-ce que l’être ? » revient à poser la question « qu’est-ce que la substance ? ». Aristote aborde au livre de la Métaphysique le principe de non contradiction (PNC), c’est-à-dire que « le même attribut ne peut à la fois être attribué et ne pas être attribué au même sujet » (Meta 1005b19). Si ce principe est central pour Aristote, il n’essaye pas de le prouver. Il préfère montrer que cette hypothèse est nécessaire, si on veut que les mots aient un sens.

En Métaphysique Z.3, Aristote présente quatre explications possibles de ce qu’est la substance de x. Elle peut être « (i) l’essence de x ou (ii) des prédicats universels de x, ou (iii) un genre auquel x appartient, ou (iv) un sujet dont x est le prédicat ». Pour Marc Cohen, « une forme substantielle est l’essence de la substance, et cela correspond à une espèce. Puisqu’une forme substantielle est une essence, elle est ce qui est dénoté par le definiens de la définition. Puisque seuls les universaux sont définissables, les formes substantielles sont des universaux ». Le problème est que si Aristote en Métaphysique Z.8 semble penser que les formes substantielles sont des universaux, en Métaphysique Z.3, il exclut cette possibilité. D’où deux lignes d’interprétation. Pour Sellars (1957), Hartman (1977), Irwin (1988) et Witt (1989), les formes substantielles ne sont pas des universaux et il y a autant de formes substantielles qu’il y a de types particuliers d’une chose. Pour d’autres, (Woods (1967), Owen (1978), Code (1986), Loux (1991) et Lewis (1991)), Aristote ne veut pas dire en Z.13 que les universaux ne sont pas une substance mais quelque chose de plus subtil qui ne s’oppose pas « à ce qu’il n’y ait qu’une forme substantielle pour tous les particuliers appartenant à la même espèce ».

En Z.17, Aristote émet l’hypothèse que la substance est, à la fois, principe et cause. En effet, s’il existe quatre types de causes (matérielle, formelle, efficiente et finale), une même chose peut appartenir à plusieurs types de causes. Par exemple, dans le De Anima (198a25), il soutient que l’âme peut être cause efficiente, formelle et finale. De sorte que l’essence n’est pas seulement une cause formelle, elle peut être aussi une cause efficiente et finale. Pour le dire simplement, pour Aristote, Socrate est un homme « parce que la forme ou l’essence de l’homme est présente dans la chair et les os qui constituent » son corps.

Si Aristote en Métaphysique Z, distingue matière et corps, dans le livre θ, il distingue entre réalité et potentialité. Tout comme la forme a priorité sur la matière, la réalité a priorité sur la potentialité pour deux raisons. Tout d’abord, la réalité est la fin, c’est pour elle que la potentialité existe. Ensuite, la potentialité peut ne pas devenir une réalité, elle est donc périssable et à ce titre inférieure à ce qui est car « ce qui est éternel doit être entièrement réel ».

Pour Pierre Aubenque, l’ontologie d’Aristote est une ontologie de la scission entre l’essence immuable et l’essence sensible. De sorte que c’est la médiation de la dialectique qui rend possible une unité « proprement ontologique, c’est-à-dire qui ne tient qu’au discours que nous tenons sur elle et qui s’effondrerait sans lui ».

L’Éthique

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Première page de l’édition de 1837 de l’Éthique à Nicomaque.

Aristote a abordé les questions éthiques dans deux ouvrages, l’Éthique à Eudème et l’Éthique à Nicomaque. Le premier est rattaché à la période antérieure à la fondation du Lycée, entre les années 348 à 355, et présente un premier état de sa pensée sur le sujet, dans un exposé simple et accessible, dont des morceaux seront repris plus tard dans l’Éthique à Nicomaque. Les deux livres ont plus ou moins les mêmes préoccupations. Ils débutent par une réflexion sur l’eudémonisme, c’est-à-dire sur le bonheur ou l’épanouissement. Ils se poursuivent par une étude sur la nature de la vertu et de l’excellence. Enfin, Aristote aborde les traits de caractères nécessaires pour parvenir à cette vertu (arété).

Pour Aristote, l’éthique est un champ de la science pratique dont l’étude doit permettre aux êtres humains de vivre une vie meilleure. D’où l’importance des vertus éthiques (justice, courage, tempérance etc.), vues comme un mélange de raison, d’émotions et d’aptitudes sociales. Toutefois, Aristote, à la différence de Platon, ne croit pas que « l’étude des sciences et de la métaphysique soit un pré-requis à une pleine compréhension de notre bien ». Pour lui, la vie bonne exige que nous ayons acquis « la capacité de comprendre en chaque occasion quelles sont les actions les plus conformes à la raison ». L’important n’est pas de suivre des règles générales mais d’acquérir « à travers la pratique les aptitudes délibératives, émotionnelles et sociales qui nous rendent capable de mettre notre compréhension générale du bien-être en pratique ». Il n’a pas pour but de « savoir ce qu’est la vertu en son essence » mais de montrer comment faire afin de devenir vertueux.

Aristote considère l’éthique comme un champ autonome qui ne requiert aucune expertise dans d’autres champs. Par ailleurs, la justice est différente du bien commun et inférieure à lui. Aussi, à la différence de Platon pour qui justice et bien commun doivent être recherchés pour eux-mêmes et pour leurs résultats, pour Aristote, la justice doit être recherchée seulement pour ses conséquences.

Le bien : une notion centrale

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Contemplation de la mer Égée par Thanasis Stephopoulos.

Toute action tend vers un bien qui est sa fin. Ce qu’on nomme le bien suprême, ou le souverain bien, est appelé par Aristote eudaimonia et désigne à la fois le bonheur et l’eu zën, le bien vivre. Être eudaimon est la plus haute fin de l’être humain, celle à laquelle toutes les autres fins (santé, richesse, etc.) sont subordonnées. C’est la raison pour laquelle le philosophe Jean Greisch proposait de traduire le terme eudaimonia (εὐδαιμονία), par épanouissement plutôt que par bonheur. Pour Aristote, le bien suprême a trois caractéristiques : il est désirable par lui-même ; il n’est pas désirable pour la recherche d’autres biens ; les autres biens sont désirables à la seule fin de l’atteindre. Aussi Aristote fait-il de l’éthique une science constitutive de la politique : « pour la conduite de la vie, la connaissance de ce bien est d’un grand poids (…) et dépend de la science suprême et architectonique par excellence (qui) est manifestement la politique car c’est elle qui détermine quelles sont parmi les sciences celles qui sont nécessaires dans les cités. »

La fin ultime de l’être humain est aussi liée à l’ergon, c’est-à-dire à sa tâche, à sa fonction qui, pour lui, consiste à utiliser la part rationnelle de l’homme de manière conforme à la vertu (ἀρετή, « aretê ») et à l’excellence. Pour vivre bien, nous devons pratiquer des activités « qui durant toute notre vie actualisent les vertus de la partie rationnelle de l’âme ».

Il existe diverses conceptions du bonheur. La forme la plus commune est constituée par le plaisir, mais ce type de bonheur est propre « aux gens les plus grossiers » car il est à la portée des animaux. Une forme supérieure de bonheur est celui que donne l’estime de la société, car « on cherche à être honoré par les hommes sensés et auprès de ceux dont on est connu, et on veut l’être pour son excellence. » Cette forme de bonheur est parfaitement satisfaisante car « la vie des gens de bien n’a nullement besoin que le plaisir vienne s’y ajouter comme un surcroît postiche, mais elle a son plaisir en elle-même. » Il existe cependant un bonheur encore supérieur : c’est celui que procure la contemplation, entendue comme recherche de la vérité, de ce qui est immuable, de ce qui trouve sa fin en elle-même. Il s’agit là de quelque chose de divin : « ce n’est pas en tant qu’homme qu’on vivra de cette façon, mais en fonction de l’élément divin qui est présent en nous ». Aristote consacre à cette forme de bonheur l’entièreté du dernier livre de son Éthique.

Il ne faut pas confondre richesse et bonheur : « Quant à la vie de l’homme d’affaires, c’est une vie de contrainte, et la richesse n’est évidemment pas le bien que nous cherchons : c’est seulement une chose utile, un moyen en vue d’une autre chose ».

Théorie des vertus

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Allégorie de la prudence par Luca Giordano (1680).

Aristote distingue deux sortes de vertus : les vertus intellectuelles, qui « dépendent dans une large mesure de l’enseignement reçu » et les vertus morales, qui sont « le produit de l’habitude » : « c’est en pratiquant les actions justes que nous devenons justes, les actions modérées que nous devenons modérés, et les actions courageuses que nous devenons courageux ». Dans les deux cas, ces vertus sont en nous seulement à l’état de puissance. Tous les hommes libres naissent avec la potentialité de devenir moralement vertueux. La vertu ne peut pas être simple bonne intention, elle doit être aussi action et réalisation. Elle dépend du caractère (ethos) et de l’habitude de bien faire que les individus doivent acquérir. La prudence est la sagesse pratique par excellence.

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La Continence de Scipion. Tableau de Giovanni Bellini à Washington.

Les vertus intellectuelles comprennent (1) la science (epistémè), qui procède par induction ou par syllogisme; (2) l’art, qui est « une certaine disposition accompagnée de règle vraie », telle l’architecture; (3) la prudence ou « l’art de délibérer correctement sur ce qui est bon et avantageux »; (4) la compréhension intuitive (nous); (5) la sagesse théorique, considérée comme « la plus achevée des formes du savoir ».

Une personne intempérante ne suit pas la raison mais les émotions. Or, la vertu morale est une voie moyenne entre deux vices, l’un par excès et l’autre par défaut : « c’est tout un travail que d’être vertueux. En toute chose, en effet, on a peine à trouver le moyen ». Il existe chez Aristote quatre formes d’excès : « (a) l’impétuosité causée par le plaisir, (b) l’impétuosité causée par la colère, (c) la faiblesse causée par le plaisir, (d) la faiblesse causée par la colère ».

« En toute chose, enfin il faut surtout se tenir en garde contre ce qui est agréable et contre le plaisir, car en cette matière nous ne jugeons pas avec impartialité ». Une personne qui se maîtrise et fait preuve de tempérance bien qu’elle soit soumise aux passions (pathos) conserve la force de suivre la raison et fait preuve d’auto-discipline. Celle-ci se renforce par l’habitude : « c’est en nous abstenant des plaisirs que nous devenons modérés, et une fois que nous le sommes devenus, c’est alors que nous sommes le plus capables de pratiquer cette abstention ».

En revanche, il y a des gens qui ne croient pas à la valeur des vertus. Aristote les qualifie de mauvais (kakos, phaulos). Leur désir de domination ou de luxe ne connait pas de borne (pleonexia) mais les laisse insatisfaits, car incapables d’arriver à l’harmonie intérieure. Comme Platon, il estime que l’harmonie intérieure est nécessaire pour vivre une vie bonne. On mène une mauvaise vie quand on se laisse dominer par des forces psychologiques irrationnelles qui nous entraînent vers des buts extérieurs à nous-mêmes.

Désir, délibération et souhait rationnel

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La Vertu d’après une sculpture de la cathédrale de Sens. Gravure de Viollet-le-Duc.

« Il y a dans l’âme trois facteurs prédominants qui déterminent l’action et la vérité : sensation, intellect et désir. Malheureusement, nos désirs ne mènent pas forcément au bien, mais peuvent conduire à favoriser la satisfaction immédiate, la dispersion : nous désirons une chose parce qu’elle nous semble bonne, plutôt qu’elle ne nous semble bonne parce que nous la désirons ». Pour bien agir, l’homme doit être guidé par la raison : « de même que l’enfant doit vivre en se conformant aux prescriptions de son gouverneur, ainsi la partie concupiscible de l’âme doit-elle se conformer à la raison ». Il peut ainsi atteindre le souhait rationnel puis, grâce à l’étude des moyens et à la délibération, arriver au choix réfléchi.

« Il existe trois facteurs qui entraînent nos choix, et trois facteurs nos répulsions : le beau, l’utile, le plaisant et leurs contraires, le laid, le dommageable et le pénible ». La délibération conduit au choix rationnel qui porte sur les moyens d’atteindre la fin : « Nous délibérons non pas sur les fins elles-mêmes, mais sur les moyens d’atteindre les fins ». La vertu et le vice résultent de choix volontaires : « le choix n’est pas chose commune à l’homme et aux êtres dépourvus de raison, à la différence de ce qui a lieu pour la concupiscence et l’impulsivité. (…) l’homme maître de lui (…) agit par choix et non par concupiscence »..

« Aristote n’use pas encore des notions de libre arbitre, de liberté, de responsabilité », mais pose en quelque sorte les bases sur lesquelles ces notions seront bâties, en distinguant entre actions volontaires et involontaires. Ces dernières ne peuvent être rapportées à notre volonté et on ne peut par conséquent nous en rendre responsables. Toutefois, chez Aristote, l’ignorance ne conduit pas nécessairement au pardon. En effet, il est des cas où l’ignorance des êtres humains doit être sanctionnée car il ne tenait qu’à eux de s’informer. Ainsi, quand nous nous apercevons, parfois, de notre ignorance et de notre erreur, nous reconnaissons que nous avons mal agi. Toutefois, dans les cas où les hommes subissent des contraintes extérieures auxquelles il leur est impossible de résister, ils ne sont pas responsables de leur conduite. De façon générale, pour Aristote, la volonté porte sur la fin recherchée et le choix sur les moyens d’atteindre cette fin. Alors que Platon insiste sur la fin et tient les moyens comme subalternes, asservis aux fins, Aristote s’interroge sur les dissonances entre fin et moyens. De sorte que, pour le Stagirite, fins et moyens sont également importants et interagissent.

Prudence et délibération sur les moyens d’atteindre une fin

Pour Aristote, la phronêsis n’est pas seulement la prudentia latine. Elle est la conséquence « d’une scission à l’intérieur de la raison, et la reconnaissance de cette scission comme condition d’un nouvel intellectualisme critique ». De sorte que la phronêsis n’est pas la vertu de l’âme raisonnable, mais celle de la partie de cette âme qui porte sur le contingent. Alors que pour Platon la scission se trouve entre les Formes, les idées, et le contingent ou plutôt, l’ombre, la copie des formes, chez Aristote, c’est le monde réel qui est lui-même scindé en deux. Cette scission n’implique pas, comme chez Platon, une hiérarchie entre les deux parties de l’âme raisonnable. Chez le Stagirite, la phronêsis découle de l’inaptitude de la science « à connaître le particulier et le contingent, qui sont pourtant le domaine propre de l’action ». La phronêsis sert à combler « la distance infinie entre l’efficace réelle du moyen et la réalisation de la fin ». La phronêsis est liée à l’intuition, au coup d’œil, aussi n’est-elle pas indécision. Aubenque note à ce propos : « À la fois homme de pensée et d’action, héritier en cela des héros de la tradition, le phronimos unit en lui la lenteur de la réflexion et l’immédiateté du coup d’œil, qui n’est que la brusque éclosion de celle-là : il unit la minutie et l’inspiration, l’esprit de prévision et l’esprit de décision. »

Théorie de la mesure

Pour Aristote, chaque vertu éthique est en équilibre entre deux excès. Par exemple, une personne courageuse se situe entre le couard qui a peur de tout et le téméraire qui n’a peur de rien. Toutefois, la vertu n’est pas chiffrable, ce n’est pas la juste moyenne arithmétique entre deux états. Par exemple, dans certains cas, une grosse colère sera nécessaire alors que dans une autre circonstance un très petit niveau de colère sera requis. Cette interprétation de la mesure est en général acceptée. En revanche, l’interprétation qui consiste à penser que pour être vertueux il faut atteindre un but situé entre deux options est assez largement rejetée. En effet, pour Aristote, l’important n’est pas d’être « tiède » mais de découvrir ce qui est adapté au cas présent. Pour agir vertueusement, il faut agir de façon à être kalos (noble, ou beau), car les hommes ont pour les activités éthiques la même attraction qu’ils ont pour la beauté des œuvres d’art. Fidèle à ses principes éducatifs, Aristote considère que les jeunes doivent apprendre ce qui est kalon et développer une aversion pour ce qui est aischron (laid ou honteux).

La théorie de la mesure aide à comprendre quelles qualités sont vertueuses, tels le courage ou la tempérance, parce que situées entre deux extrêmes et quelles émotions (dépit, envie), quelles actions (adultère, vol meurtre) sont mauvaises en toutes circonstances. Contrairement à Platon, Aristote porte un grand intérêt à la famille et se préoccupe beaucoup des vertus qui lui sont nécessaires.

La théorie de la mesure ne fait pas partie du processus délibératif tourné vers l’étude des moyens à mettre en œuvre pour atteindre un but. Elle appartient au processus qui conduit à la vertu et qui permet de définir le bon but : « la vertu morale, en effet, assure la rectitude du but que nous poursuivons, et la prudence celle des moyens pour parvenir à ce but ».

La politique

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Page du livre La Politique

Le livre Politique est l’un des plus anciens traités de philosophie politique de la Grèce antique et le seul ouvrage ancien qui analyse la problématique de la cité ainsi que le concept d’esclavage. Aristote y examine la façon dont devrait être organisée la cité (en grec : polis, d’où vient le mot « politique »). Il discute aussi les conceptions exposées par Platon dans La République et Les Lois, ainsi que divers modèles de constitutions.

Principes

La science politique (politikê epistêmê) est d’abord une science pratique qui cherche le bien et le bonheur des citoyens : « L’État le plus parfait est évidemment celui où chaque citoyen, quel qu’il soit, peut, grâce aux lois, pratiquer le mieux la vertu, et s’assurer le plus de bonheur. »

La politique est aussi une science productive quand elle traite de la création, de la préservation et de la réforme des systèmes politiques. Dans l’Éthique à Nicomaque, Aristote soutient que la science politique est la science la plus importante de la cité, celle qui doit être étudiée en premier par les citoyens, avant même la science militaire, la gestion de la maison (qui deviendra bien plus tard avec Adam Smith, l’économie), et la rhétorique. La science politique ne se limite pas comme actuellement à la philosophie politique mais inclut également l’éthique et l’éducation.

L’éthique et la politique ont en commun la recherche du Bien. Elles participent à la technê politikê, ou l’art politique, dont l’objet est, à la fois, le bien commun, et le bien des individus.

Pour qu’une société soit pérenne, elle doit d’abord être juste. La justice sert à qualifier nos rapports avec nos semblables lorsqu’ils sont marqués par l’amitié. Elle est donc la vertu complète qui nous fait rechercher, à la fois, notre bien et celui d’autrui. En pratique, il est utile qu’elle soit soutenue par des lois qui diront le juste et l’injuste. La relation justice/loi est à double face. En effet, la justice qui est d’abord une vertu éthique, sert aussi de norme à la loi.

Selon Aristote, l’homme ne peut vivre que parmi les hommes : « sans amis personne ne choisirait de vivre, eût-il tous les autres biens ». Il distingue trois types d’amitié : l’amitié utile (on se rend des services) ; l’amitié fondée sur le plaisir (on est heureux par exemple de jouer aux cartes avec quelqu’un) et l’amitié véritable où on « aime l’autre pour lui-même ». Ce dernier type d’amitié est en lui-même une vertu qui participe du bien commun. Si une cité peut vivre sans cette forme de vertu, pour perdurer elle doit au moins atteindre la concorde qui permet d’arriver à une communauté d’intérêts : « L’amitié semble aussi constituer le lien des cités, et les législateurs paraissent y attacher un plus grand prix qu’à la justice même : en effet, la concorde, qui paraît bien être un sentiment voisin de l’amitié, est ce que recherchent avant tout les législateurs, alors que l’esprit de faction, qui est son ennemie, est ce qu’ils pourchassent avec le plus d’énergie. »

Les présupposés de la philosophie politique d’Aristote

Selon Fred Miller, la philosophie politique d’Aristote repose sur cinq principes :

(i) Le principe de téléologie : la nature ayant une fin, les êtres humains ont donc une fonction (une tâche) à assumer.

(ii) Le principe de perfection : « le bien ultime ou bonheur (eudaimonia) des êtres humains consiste dans la perfection, dans la pleine réalisation de leur fonction naturelle, qu’il voit comme le mouvement de l’âme accordé à la raison ».

(iii) le principe de communauté : la communauté la plus parfaite est la Cité-État. En effet, n’étant ni trop grande ni trop petite, elle correspond à la nature de l’homme et permet d’atteindre la vie bonne.

(iv) Le principe de gouvernement sous la loi.

(v) Le principe de la règle de raison. Comme Platon, Aristote pense que la partie non rationnelle de l’homme doit être gouvernée par la partie rationnelle.

L’éducation

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Aristote et son étudiant Alexandre imaginés par le graveur Charles Laplante en 1866.

Aristote consacre plusieurs chapitres de sa Politique à l’éducation. Il fait au législateur « un devoir strict de légiférer sur l’éducation. » et estime que « l’éducation des enfants doit être un des objets principaux des soins du législateur ». S’opposant nettement au collectivisme de Platon, il voit dans l’éducation le moyen « de ramener à la communauté et à l’unité l’État, qui est multiple ». Il consacre donc une longue réflexion aux modalités qu’elle doit prendre : « l’éducation doit être nécessairement une et identique pour tous ses membres » et « l’éducation des enfants et des femmes doit être en harmonie avec l’organisation politique ». Aristote veut que l’éducation comprenne nécessairement « deux époques distinctes, depuis sept ans jusqu’à la puberté, et depuis la puberté jusqu’à vingt-et-un ans ». Quant aux objectifs pédagogiques, il opte pour une position que Marrou juge d’une « remarquable finesse » :

« L’éducation physique, loin de viser à sélectionner des champions, doit se proposer pour but un développement harmonieux de l’enfant; de même, l’éducation musicale rejettera toute prétention à rivaliser avec les professionnels : elle n’aspirera qu’à former un amateur éclairé, qui n’aura pratiqué la technique musicale lui-même que dans la mesure où une telle expérience directe est utile pour former son jugement. »

Aristote est critique à l’égard d’Athènes parce que cette cité n’a pas « compris que l’éducation était non seulement un problème politique, mais peut-être le plus important » ; il n’est pas plus tendre envers Sparte qui vise d’abord à inculquer aux jeunes des vertus guerrières. Le philosophe parle en précurseur, car à son époque « l’existence d’une véritable instruction publique assumée par l’État demeurait une originalité des cités aristocratiques (Sparte, Crète). » Ce n’est qu’à l’époque hellénistique que les jeunes filles des principales cités fréquenteront au même titre que les garçons les écoles primaires et secondaires ou la palestre et le gymnase.

La cité et le naturalisme politique

Aristote, au livre I de son ouvrage Politique, considère la cité et la loi comme naturelles

. Selon lui, les êtres humains se sont d’abord mis en couple dans le but de se reproduire, puis ont créé des villages avec des maîtres naturels, capables de gouverner, et des esclaves naturels, utilisés pour leur force de travail. Enfin, plusieurs villages se sont unis pour former une Cité-État.

Pour Aristote, l’homme est « un animal politique », c’est-à-dire un être qui vit dans une cité (grec: polis). Il voit la preuve que les hommes sont des êtres sociaux dans le fait que « la nature, qui ne fait rien en vain, les a dotés de la capacité de discourir, ce qui les rend capables de partager des concepts moraux tels que la justice ». L’homme n’est pas le seul animal social, car les abeilles, les guêpes, les fourmis et les grues sont aussi capables de s’organiser en vue d’un but commun.

La notion de nature, et notamment celle de nature humaine, n’est pas fixe chez Aristote. En effet, il considère que l’humain peut transformer son statut en esclave naturel, ou encore en humain semi-divin.

Les acteurs du politique

Seul est citoyen à part entière celui qui peut exercer les fonctions de juge et de magistrat : « Le trait éminemment distinctif du vrai citoyen, c’est la jouissance des fonctions de juge et de magistrats. ». Or, ces fonctions exigent un caractère vertueux dont beaucoup sont incapables. Il faut donc exclure du statut de citoyen ceux qui seraient incapables de gouverner la cité. Comme ces fonctions sont accordées par une constitution et que les constitutions varient entre les cités, il y en a où très peu de personnes peuvent être citoyens à part entière.

Aristote a une vision hiérarchisée de la société : il classe l’homme libre au-dessus des autres êtres humains tels l’esclave, l’enfant, la femme. Il écrit :

« Ainsi, l’homme libre commande à l’esclave tout autrement que l’époux à la femme, et le père, à l’enfant ; et pourtant les éléments essentiels de l’âme existent dans tous ces êtres ; mais ils y sont à des degrés bien divers. L’esclave est absolument privé de volonté ; la femme en a une, mais en sous-ordre ; l’enfant n’en a qu’une incomplète. »

Il place dans une classe inférieure les laboureurs, artisans, commerçants, marins ou pêcheurs, et tous « les gens de fortune trop médiocre pour vivre sans travailler ». Toutes ces personnes sont en effet incapables de réaliser une fonction de magistrat et de se consacrer à la poursuite du bonheur par la philosophie, car cela exige beaucoup de temps libre. La tâche la plus importante du politique est celle de législateur (nomothetês). Aristote compare souvent le politique à un artisan, car comme ce dernier, il crée, utilise et réforme quand c’est nécessaire le système légal. Mais ses opérations doivent être réalisées conformément à des principes universels. Pour Aristote, le citoyen, c’est-à-dire celui qui a le droit (exousia) de participer à la vie publique, a un rôle bien plus actif, est beaucoup plus impliqué dans la gestion de la cité que dans nos démocraties modernes.

Théorie générale des constitutions et de la citoyenneté

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La Constitution des Athéniens

Toutefois, pour qu’il puisse s’épanouir, il faut que la cité soit bien gouvernée. Une cité heureuse est celle qui est régie par une bonne constitution, « la constitution étant définie par l’organisation des différentes magistratures. » Il est important que la constitution soit acceptée par tous les citoyens et, à cette fin, que toutes les classes participent en quelque façon au pouvoir. Aussi rejette-t-il le système préconisé par Hippodamos de Milet parce qu’il exclut du pouvoir les deux classes laborieuses : « Mais si les artisans et les laboureurs sont exclus du gouvernement de la cité, comment pourront-ils avoir quelque attachement pour elle? » Il analyse d’autres constitutions, notamment celles de Sparte, de Carthage, de Crète et d’Athènes.

Selon Aristote, il existe deux grands types de constitution : les constitutions « droites » qui conduisent au bien de tous, et les constitutions déviantes, qui ne profitent qu’à ceux qui gouvernent. Il distingue trois formes de constitutions droites : la royauté, l’aristocratie et le gouvernement constitutionnel. Aristote différencie les formes de gouvernements en fonction du nombre de gouvernants : un seul dans la tyrannie et la royauté, quelques-uns dans l’aristocratie ou l’oligarchie et beaucoup dans la démocratie et la république. L’« aristocratie » chez lui ne réfère pas nécessairement à un privilège de naissance mais désigne les meilleurs au sens du mérite personnel, tandis que la « démocratie » ou « régime populaire » désigne l’exercice du pouvoir par le peuple.

Les six formes de gouvernement
Correct Déviant
Un gouvernant Monarchie Tyrannie
Quelques gouvernants Aristocratie (= les meilleurs) Oligarchie (= les plus riches)
Nombreux gouvernants Politeia ou gouvernement constitutionnel Démocratie

Les gouvernants doivent être choisis en fonction de leur excellence politique, c’est-à-dire qu’ils doivent être capables de gouverner non pas au profit d’un groupe particulier, mais en visant le bien de tous : « toutes les prétentions (à gouverner) formulées au nom d’un autre critère (richesse, naissance, liberté) sont, comme telles, disqualifiées et renvoyées dos à dos ». Selon Aristote, la Cité-État n’a pas vocation, comme le croient les oligarques, à maximiser leur richesse ni, comme le croient les pauvres qui plaident pour la « démocratie », à promouvoir l’égalité. Son objectif est de rendre possible une vie bonne faite d’actions excellentes.

Une constitution est excellente si elle assure le bonheur des citoyens et si elle est capable de durer. Selon Miller, la moins mauvaise constitution serait celle où le pouvoir est contrôlé par une classe moyenne nombreuse. À cela plusieurs raisons. Tout d’abord, n’étant ni très riches ni très pauvres, les membres de cette classe sont plus naturellement modérés et enclins à suivre la raison que les autres. Par ailleurs, ils ont moins tendance à rejoindre des factions violentes et irréductibles, ce qui rend les cités plus stables :

« Il est donc clair aussi que la meilleure communauté politique est celle qui est constituée par des gens moyens, et que les cités qui peuvent être bien gouvernées sont celles dans lesquelles la classe moyenne est nombreuse et au mieux plus forte que les deux autres, ou au moins que l’une des deux, car son concours fait pencher la balance et empêche les excès contraires. »

Toutefois, selon Pellegrin, il serait vain de chercher à savoir si Aristote est « partisan de l’aristocratie, de la démocratie ou d’un soi-disant « gouvernement des classes moyennes » comme on le dit souvent », car cette question « n’a pas lieu d’être. » Aristote, en effet, tout en affirmant qu’il existe « une constitution excellente », et tout en reconnaissant que l’établissement de celle-ci est nécessairement progressif, prévient que les situations sont diverses en fonction de la culture locale et que « dans chaque situation concrète il y a une et une seule forme constitutionnelle qui soit excellente ». Le seul principe universel qui soit valable pour toutes les constitutions est celui de l’égalité proportionnelle : « chacun doit recevoir proportionnellement à son excellence ».

Sans traiter systématiquement du problème des lois, Aristote en montre l’interdépendance avec la constitution : « telle loi juste dans une constitution serait injuste dans une autre, parce qu’en contradiction avec l’esprit de cette constitution. […] l’introduction d’une nouvelle disposition législative peut entraîner des effets dévastateurs sur la constitution. » Il montre aussi la rivalité qui s’installe entre deux villes gouvernées par des systèmes opposés : « quand ils ont à leurs portes un État constitué sur un principe opposé au leur, ou bien quand cet ennemi, tout éloigné qu’il est, possède une grande puissance. Voyez la lutte de Sparte et d’Athènes : partout les Athéniens renversaient les oligarchies, tandis que les Lacédémoniens renversaient des constitutions démocratiques. »

Influence de cet ouvrage

Tout comme pour la plupart des ouvrages d’Aristote, celui-ci n’a pas été révisé pour publication, mais était destiné à son enseignement. Il en résulte des lacunes, des incohérences et des ambiguïtés dues à l’état d’inachèvement du texte. De plus, nous ne disposons pas de commentaires grecs anciens comme pour les autres traités, ni d’une tradition indirecte en raison du fait que cet ouvrage ne semble pas avoir été traduit en arabe.

À son époque, l’analyse politique d’Aristote n’a pas eu une forte influence, car de nombreuses cités-états avaient déjà perdu leur indépendance au profit notamment d’Alexandre le Grand, dont il a été le précepteur. Peu commenté et longtemps oublié, l’ouvrage n’a été redécouvert qu’au XIIIe siècle, où la pensée d’Aristote est invoquée dans une réflexion sur l’augustinisme et plus tard dans la querelle entre la papauté et l’empire.

L’économie

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Thomas d’Aquin, docteur de l’Église catholique marqué par la pensée d’Aristote. Peinture de Fra Angelico, 1395-1455.

Présentation de la pensée d’Aristote

Aristote aborde les sujets économiques dans Éthique à Nicomaque 5.5 et Politique 1.8-10 ; dans les deux cas, il s’agit de sous-sections à l’intérieur d’études portant sur des sujets plus fondamentaux. Dans l’Éthique à Nicomaque, il différencie la justice distributive (dianemetikos) qui traite de la façon dont les honneurs, les biens et autres doivent être répartis, de la justice corrective (diorthotikos). Dans le premier cas, la justice ne consiste pas en une répartition égale entre personnes inégales, mais dans un équilibre perçu comme juste. Dans le second cas, celui de la justice corrective, le Stagirite distingue entre échanges volontaires et involontaires. Dans le cas d’un échange involontaire, la justice n’intervient que s’il y a eu fraude et n’a pas à chercher s’il y a eu juste prix.

Aristote reconnaît explicitement la nécessité économique de l’esclavage à une époque où la mécanisation n’existait pas : « si les navettes tissaient toutes seules ; si l’archet jouait tout seul de la cithare, les entrepreneurs se passeraient d’ouvriers, et les maîtres, d’esclaves. » Son traité sur la politique est même le seul texte de l’Antiquité qui étudie l’esclavage en tant que concept.

Il réfléchit également sur la nature de l’argent, dont il affirme l’aspect purement conventionnel, car l’argent n’a de valeur que « par la loi et non par la nature ». C’est grâce à la monnaie que l’échange entre des biens différents peut être équilibré. Mais une question hante Aristote, la monnaie est-elle juste un instrument d’échange ou est-elle une substance qui a en elle sa propre fin (telos) ?. Il condamne le prêt à intérêt et l’usure « parce qu’elle est un mode d’acquisition né de l’argent lui-même, et ne lui donnant pas la destination pour laquelle on l’avait crée. ». Dans Politique, il affirme clairement que l’argent ne devrait servir qu’à faciliter les échanges de biens :

« L’argent ne devrait servir qu’à l’échange ; et l’intérêt qu’on en tire le multiplie lui-même, comme l’indique assez le nom que lui donne la langue grecque. Les pères ici sont absolument semblables aux enfants. L’intérêt est de l’argent issu d’argent, et c’est de toutes les acquisitions celle qui est la plus contraire à la nature. »

Il met en garde contre l’acquisition commerciale effrénée — la chrématistique — qui « n’a pas même pour fin le but qu’elle poursuit, puisque son but est précisément une opulence et un enrichissement indéfinie. »


Aristote a perçu le danger que posait à la cité le développement de l’économie marchande. La partie économique de son œuvre a surtout intéressé Thomas d’Aquin et le catholicisme à qui elle fournit les bases de son enseignement social. Son influence est aussi forte sur la pensée sociale de l’Islam. De nos jours, la pensée économique d’Aristote est également étudiée par ceux qui veulent moraliser l’économie. On a longtemps attribué à Aristote, au Moyen Âge, des Économiques, dont l’authenticité est en réalité fortement douteuse.

Une pensée peu axée sur l’analyse économique

Joseph Schumpeter a été un des premiers à s’interroger sur l’existence dans la pensée d’Aristote d’une analyse économique, c’est-à-dire un « effort intellectuel… destiné à comprendre les phénomènes économiques ». Sa recherche l’a amené à conclure qu’il y avait une intention analytique qui ne débouchait sur rien de sérieux. De plus, pour lui, le Stagirite n’aurait traité l’économie que par le petit bout de la lorgnette et aurait négligé l’esclavage qui constituait alors la base de l’économie et le grand commerce maritime, l’autre point clé de la puissance athénienne. De sorte qu’Aristote restreint le champ de l’économie à des échanges entre des producteurs libres alors très marginaux. En fait, le Stagirite ne traite que des « relations d’échange qui ont pour cadre la communauté », ce qui est d’ailleurs en cohérence avec sa politique.

Pour Atoll Fitzgibbons , Adam Smith a eu pour projet de remplacer la philosophie aristotélicienne qu’il considérait comme un frein à la liberté et à la croissance économique par un système tout aussi vaste mais plus dynamique.

Poïétique ou science productive

Rhétorique

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Platon et Aristote discourant.
Luca della Robbia, 1437-1439. Panneau en marbre provenant de la façade nord, registre inférieur, du campanile de Florence.

Aristote a écrit trois ouvrages de rhétorique majeurs : la Poétique, la Rhétorique et les Topiques.

Selon Aristote, la rhétorique est avant tout un art utile. Définie comme « la faculté de considérer, pour chaque question, ce qui peut être propre à persuader », elle est un « moyen pour argumenter, à l’aide de notions communes et d’éléments de preuves rationnels, afin de faire admettre des idées à un auditoire ». Elle a pour fonction de communiquer les idées en dépit des différences de langage des disciplines. Aristote fonde ainsi la rhétorique comme science oratoire autonome de la philosophie.

Les trois genres du discours
Auditoire Temps Acte Valeurs Argument type
judiciaire Juges Passé Accuser – défendre Juste – injuste Enthymème (ou déductif)
délibératif Assemblée Futur Conseiller -déconseiller Utile – nuisible Exemple (ou inductif)
épidictique Spectateur Présent Louer – blâmer Noble – vil Amplification

À chaque type de discours correspond une série de techniques et un temps particulier. Le discours judiciaire requiert le passé puisque c’est sur des faits accomplis que porte l’accusation ou la défense. Le délibératif requiert le futur car on envisage les enjeux et conséquences futures de la décision. Enfin, l’épidictique ou genre démonstratif met en avant l’amplification.

Aristote définit les règles de la rhétorique non seulement dans la Rhétorique mais aussi aux livres V et VI de l’Organon. Il la fonde sur la logique, qu’il a également codifiée. La section des Topiques définit le cadre des possibilités argumentatives entre les parties, c’est-à-dire les lieux rhétoriques. Pour Jean-Jacques Robrieux, « ainsi est tracée, avec Aristote, la voie d’une rhétorique fondée sur la logique des valeurs ».

Outre une théorie de l’inférence rhétorique exposée dans le livre I de la Rhétorique, Aristote propose dans ce même ouvrage une théorie des passions (livre II) et une théorie du style (livre III).

Poétique (tragédie et épopée)

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Aristote sur une fresque murale à Rome.

Dernière œuvre du corpus aristotélicien, probablement une des plus connues d’Aristote, La Poétique traite de la « science de la production d’un objet qui s’appelle une œuvre d’art ». Si Aristote considère que la poésie, la peinture, la sculpture, la musique et la danse sont des arts, dans son livre, il s’intéresse surtout à la tragédie et à l’épopée et, de manière très anecdotique, à la musique. Aristote mentionne un futur ouvrage sur la comédie qui fait partie des œuvres disparues.

Le rôle du poète, au sens aristotélicien, c’est-à-dire de l’écrivain, n’est pas tant d’écrire des vers que de représenter une réalité, des actions ; c’est le thème de la mimêsis. Toutefois, le poète n’est pas un historien-chroniqueur : « le rôle du poète est de dire non pas ce qui a lieu réellement, mais ce qui pourrait avoir lieu dans l’ordre du vraisemblable ou du nécessaire […] c’est pour cette raison que la poésie est plus philosophique et plus noble que la chronique : la poésie traite du général, la chronique du particulier. Le terme général désigne le type de chose qu’une certaine catégorie d’hommes fait ou dit vraisemblablement ou nécessairement ». Dans la tragédie, l’histoire est plus importante que les caractères.

Dans un récit, « la péripétie est le retournement de l’action en sens contraire. » L’unité d’action est sans doute la règle la plus importante ; elle s’obtient par la représentation d’une action unique autour de laquelle toute la tragédie s’organise. Une autre règle majeure est le respect de la vraisemblance : le récit ne doit présenter que des événements nécessaires et vraisemblables ; il ne doit pas comporter de l’irrationnel ou de l’illogique, car cela briserait l’adhésion du public au spectacle qu’il regarde. Si l’histoire comporte des éléments illogiques, ceux-ci doivent être en dehors du récit comme dans l’Œdipe roi, de Sophocle.

Le phénomène de catharsis, ou d’épuration des passions, lié à la tragédie, a fait l’objet d’interprétations diverses. Pour Beck, « les émotions sont apurées analytiquement (comme par un processus de discernement exposé sur la scène vue et produisant une épure, une sorte d’abstraction, de sorte que […] le plaisir du spectateur […] est aussi un plaisir intelligent ». Dans l’interprétation « classique » la vue du mauvais ou du pénible éloigne de ce type de passions. L’interprétation médicale, quant à elle, considère que « l’effet du poème est de soulager physiologiquement le spectateur ».

Le texte de la Poétique, redécouvert en Europe à partir de 1453, a été abondamment commenté et invoqué comme une autorité. Le XVIIe siècle français lui attribue à tort la règle des trois unités en matière de composition dramatique.

A Suivre ….

 

 

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Périclès stratège, orateur et homme d’État athénien né vers 495 av. J.-C. et mort dans cette même ville en 429 av. J.-C.

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Buste de Périclès portant l’inscription « Périclès, fils de Xanthippe, Athénien ». Marbre, copie romaine d’après un original grec de Crésilas (430 av. J.-C.), musée Pio-Clementino

Périclès (en grec ancien Περικλῆς / Periklễs, signifiant littéralement « entouré de gloire »), né à Athènes vers 495 av. J.-C. et mort dans cette même ville en 429 av. J.-C., est un éminent et influent stratège, orateur et homme d’État athénien durant l’âge d’or de la cité, plus précisément entre les guerres médiques et la guerre du Péloponnèse. Il est le fils de l’homme politique Xanthippe et d’Agaristé, laquelle appartient à la puissante famille des Alcméonides.

Périclès fait de la Ligue de Délos un empire athénien et mène ses compatriotes au cours des deux premières années de la guerre du Péloponnèse. Il a eu une influence si profonde sur la société athénienne que Thucydide, un historien contemporain, le qualifie de « premier citoyen de sa patrie » et que son époque est parfois appelée le « siècle de Périclès ». Les sources sur sa vie sont nombreuses mais discordantes ; Périclès a marqué ses contemporains et les générations suivantes à Athènes, dans le monde hellénistique, puis romain : il existe de nombreuses sources littéraires antiques à son sujet dont les auteurs sont parfois devenus des classiques. Ces sources riches en renseignements ne sont jamais neutres et leurs orientations ont fait l’objet de nombreux débats historiographiques.

Il s’illustre également dans la promotion des arts, une des principales raisons pour lesquelles Athènes détient la réputation d’être le centre éducatif et culturel du monde grec antique. Il est à l’origine du projet de construction de la plupart des structures encore présentes aujourd’hui sur l’Acropole d’Athènes dont le Parthénon. En outre, il favorise la démocratie athénienne à tel point que des critiques le qualifient de démagogue.

Biographie

Famille

Selon la plupart des historiens, Périclès serait né vers 495 av. J.-C., dans le dème de Cholargos juste au nord d’Athènes.

Membre de la tribu acamantide, il a pour père Xanthippe, un homme politique important qui s’est opposé à Miltiade et qui, bien qu’ostracisé en 485-484 av. J.-C., est revenu dans la cité pour commander le contingent athénien dans les victoires grecques au cap Mycale et à Sestos cinq ans plus tard. Sa mère, Agaristé, est une descendante de la puissante famille noble et controversée des Alcméonides et ses liens familiaux ont joué un rôle crucial dans le démarrage de la carrière politique de Xanthippe. Agaristé est l’arrière-petite-fille du tyran de Sicyone, Clisthène, et la nièce du réformateur athénien également appelé Clisthène, un autre Alcméonide. Son frère aîné, Ariphron, nommé comme le père de Xanthippe, n’a pas laissé de traces d’activités politiques.

D’après Hérodote et Plutarque, Agaristé avait rêvé, quelques nuits avant la naissance de Périclès, qu’elle portait un lion. Une interprétation de cette anecdote considère le lion comme symbole traditionnel de grandeur, mais l’histoire peut aussi faire allusion à la taille inhabituelle du crâne de Périclès, qui est devenue une cible de moquerie de la part des comédiens contemporains et l’origine du sobriquet de « tête d’oignon ». Plutarque présente cette malformation comme la raison pour laquelle Périclès est toujours casqué mais c’est peu probable car le casque était le symbole de sa fonction officielle de stratège qui incluait notamment le commandement militaire, on le retrouve sur de nombreux bustes de personnalités aux pouvoirs similaires.

Au Ve siècle av. J.-C., la famille des Alcméonides est en concurrence avec les autres familles eupatrides (aristocratiques) de la cité, comme les Cimonides-Philaïdes ou les Eumolpides. Ces familles nouent parfois des alliances matrimoniales mais elles se livrent également à de féroces luttes politiques pour le pouvoir et le prestige, ces luttes ont une grande importance sur la vie et la carrière de Périclès.

Alliances matrimoniales

Périclès, suivant la coutume d’Athènes, a d’abord été marié à l’une de ses proches parentes : Dinomaque, petite-fille de Clisthène, avec qui il a deux fils, Paralos et Xanthippe. Celle-ci avait déjà été mariée à Hipponicos Ammon, membre d’une puissante famille ayant compté de nombreux prêtres. Périclès divorce ensuite de Dinomaque et la remarie à Clinias, homme politique et stratège particulièrement riche issu lui aussi d’une famille prestigieuse. Loin d’être une source de discorde, ces mariages renforcent les liens de solidarité entre les différents époux. À la mort de Clinias en 447 av. J.-C. à la bataille de Coronée, Périclès devient le tuteur de ses enfants, dont Alcibiade.

Aspasie

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Statue d’Aspasie de Milet (vers 469 av. J.-C. – vers 406 av. J.-C.), compagne de Périclès.

Vers -445, Périclès prend pour compagne une métèque originaire de Milet, Aspasie. Cette relation avec une étrangère suscite de nombreuses réactions, même de Xanthippe, l’un des fils de Périclès qui a des ambitions politiques, qui n’hésite pas à critiquer son père. Elle est pour les ennemis du stratège une occasion de le dénigrer et même de l’attaquer en justice. Bien qu’il soit certain qu’elle partage la vie et la maison de Périclès, son statut n’est pas sûr, concubine ou épouse officielle. Puisqu’Aspasie, citoyenne de Milet, et Périclès, citoyen d’Athènes, ne jouissent pas de l’épigamie, il est peu probable qu’ils aient pu se marier. Selon certains, c’est d’ailleurs parce qu’elle n’était pas une femme mariée qu’elle disposait de tant de liberté. Ils ont ensemble au moins un fils, Périclès le Jeune. Selon la tradition hostile à Périclès, Aspasie est une hétaïre ; pour Aristophane et Hermippe le Borgne, elle est même proxénète. Cette hypothèse est crédible mais elle est peut-être une calomnie inventée par ses adversaires. La liberté sociale et de parole d’Aspasie, sortant et discutant en public avec Périclès, a pu choquer les Athéniens pour qui la place d’une bonne épouse est au gynécée et contribuer à sa réputation de mœurs licencieuses. Pour d’autres auteurs anciens comme Callias et Eschine, elle fut professeur de rhétorique. Plutarque rapporte les deux faits et Danielle Jouanna, la biographe moderne d’Aspasie, ne tranche pas tout en soulignant que l’un n’exclut pas l’autre. Platon et Xénophon affirment qu’elle recevait Socrate et discutait philosophie avec lui. Aspasie est érudite, que son influence politique et intellectuelle sur Périclès est réelle et qu’elle participe à entretenir son cercle d’amis.

Maîtres et amis

Bien qu’il soit destiné à faire de la politique, ses premières années sont calmes et le jeune Périclès, plutôt introverti, prend soin d’éviter les apparitions publiques, préférant consacrer son temps à ses études, ce que lui permettent la noblesse et la richesse de sa famille. Il apprend la musique des maîtres de son époque comme Damon d’Athènes qui restera son ami et son conseiller jusqu’à ce qu’il soit ostracisé.

Il apprécie la compagnie du sophiste Protagoras d’Abdère, des philosophes Zénon d’Élée et Anaxagore en particulier, dont il devient un proche ami, et qui l’influence beaucoup. La manière de penser et le charisme rhétorique de Périclès, son flegme proverbial et sa maîtrise de soi seraient le résultat de l’influence d’Anaxagore, de ses idées sur la nécessité du calme émotionnel face aux difficultés et de son scepticisme à propos des phénomènes divins. En plus de ces penseurs, il entretient aussi un cercle d’artistes et d’artisans comme Phidias, Céphale de Syracuse ou Hippodamos. Ses relations personnelles avec des étrangers de Syracuse, de Milet, de Corinthe et même de Sparte sont parfois mal vues par les Athéniens et dénoncées par ses adversaires politiques.

Descendance

Sa plus grande tragédie personnelle est la mort de sa sœur et de ses deux fils légitimes, Xanthippe et Paralos, touchés par l’épidémie de 430 av. J.-C. Juste avant sa mort, les Athéniens permettent un changement dans la loi de 451 av. J.-C. qui fait de Périclès le Jeune, son dernier héritier mais fils d’Aspasie de Milet et donc demi-Athénien (nothos), un citoyen de la cité et héritier légitime, une décision d’autant plus frappante que Périclès a proposé la loi limitant la citoyenneté à ceux de filiation athénienne des deux parents. Périclès le Jeune sera lui aussi stratège et participera à la bataille des Arginuses en 406 av. J.-C. à la suite de laquelle il est exécuté.

Carrière politique avant 431 av. J.-C.

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Entrée en politique

Frise chronologique de la vie de Périclès
(c. 495 av. J.-C. – 429 av. J.-C.)

Au printemps de 472 av. J.-C., Périclès présente la tragédie grecque Les Perses d’Eschyle aux Grandes Dionysies en tant que chorège, forme particulière de liturgie, démontrant ainsi qu’il est l’un des hommes les plus riches d’Athènes. L’historien Simon Hornblower a fait valoir que la sélection par Périclès de cette tragédie, qui présente une image nostalgique de la célèbre victoire de Thémistocle à la bataille de Salamine, montre que le jeune politicien a appuyé Thémistocle contre son adversaire politique Cimon, dont la faction a réussi à faire ostraciser Thémistocle peu de temps après.

Plutarque indique que Périclès est le « premier citoyen de sa patrie » pendant quarante ans. Si tel est le cas, il a dû prendre une position importante au début des années 460 av. J.-C. Tout au long de cette période, il s’est efforcé de protéger sa vie privée et a essayé de se présenter comme un modèle pour ses concitoyens. Né dans un milieu aristocratique, il désire trouver l’appui de l’ensemble du peuple et cesse de fréquenter les banquets organisés par les riches familles.

En 463 av. J.-C., Périclès est le principal accusateur de Cimon, le chef de la faction conservatrice accusé de négliger les intérêts vitaux d’Athènes en Macédoine. Bien que Cimon soit acquitté, cette confrontation prouve que l’adversaire politique majeur de Périclès est vulnérable.

Ostracisme de Cimon

Autour de 461 av. J.-C., les responsables du parti démocratique décident qu’il est temps de s’attaquer à l’Aréopage, un conseil traditionnel contrôlé par l’aristocratie et autrefois l’organe le plus puissant dans l’État. Le chef du parti et mentor de Périclès, Éphialtès, propose une forte réduction de ses pouvoirs et sa proposition est adoptée par l’ecclésia (l’assemblée des citoyens). Cette réforme marque le début d’une nouvelle ère de « démocratie radicale ». Le parti démocratique devient progressivement dominant dans la vie politique et Périclès semble disposé à suivre une politique populiste afin de flatter le public. Selon Aristote, cette attitude peut s’expliquer par le fait que son principal adversaire politique, Cimon, est riche et généreux et pouvait obtenir les faveurs du public en utilisant sa considérable fortune personnelle. L’historien Loren J. Samons II fait cependant valoir que Périclès aurait eu suffisamment de ressources pour faire une carrière politique avec des moyens privés, s’il l’avait choisi.

En 461 av. J.-C., Périclès obtient l’élimination politique de ce redoutable adversaire en utilisant l’« arme » de l’ostracisme. L’accusation principale porte sur le fait que Cimon a trahi sa ville en agissant comme un partisan de Sparte et qu’il est donc opposé aux intérêts des Athéniens.

Selon Claude Mossé, au-delà d’un différend institutionnel et philosophique, l’antagonisme entre Cimon et Périclès s’inscrit dans une rivalité de personnes et de familles : « le fils de Xanthippe désire infliger au fils de Miltiade le même ostracisme que celui-ci avait infligé à celui-là » vingt ans auparavant.

Dirigeant d’Athènes

L’assassinat d’Éphialtès en 461 av. J.-C. ouvre la voie à Périclès pour consolider son autorité. En l’absence d’opposition forte après l’ostracisme de Cimon, Périclès, meneur incontestable du parti démocratique, devient de facto le dirigeant de l’empire athénien. Il demeure au pouvoir presque sans interruption jusqu’à sa mort en 429 av. J.-C.

Les réformes civiques

Périclès adopte et promeut une politique sociale populaire. Il propose d’abord un décret qui permet aux pauvres d’assister aux pièces de théâtre sans payer, l’État couvrant le coût de leur place. Il fait ensuite abaisser le seuil de richesse exigé pour devenir archontes en 458-457 av. J.-C.. Sa mesure la plus importante, populaire mais choquante aux yeux de l’aristocratie, est la mise en place à partir de 454 av. J.-C. de la misthophorie : une indemnité ou « misthos » (μισθός / misthós, littéralement « gages, paie ») de deux oboles par jour est versée à tous les citoyens qui servent comme jurés dans l’Héliée (le tribunal populaire d’Athènes) puisqu’ils perdent les bénéfices d’une journée entière de travail. Cette indemnité, plus tard étendue aux autres magistrats et aux soldats, est ridicule pour les riches et intéressante pour les pauvres : elle permet à tous de participer à la démocratie.

Sa mesure la plus controversée est la loi de 451 av. J.-C., qui limite la citoyenneté aux personnes ayant une filiation athénienne par leurs deux ascendances, alors que celle du père suffisait auparavant.

La guerre sur plusieurs fronts

Périclès fait ses premières manœuvres militaires pendant la première guerre du Péloponnèse, causée en partie par l’alliance d’Athènes avec Mégare et Argos et la réaction subséquente de Sparte.

En 454 av. J.-C., il attaque Sicyone et l’Acarnanie où il tente, sans succès, de prendre Œniadæ, avant de retourner à Athènes. En 451 av. J.-C., Cimon serait revenu d’exil et aurait négocié une trêve de cinq ans avec Sparte sur proposition de Périclès, un événement qui indiquerait un changement de sa stratégie politique. Il est possible qu’il ait pris conscience de l’importance de la contribution de Cimon durant les conflits en cours contre les Péloponnésiens et les Perses. Anthony J. Podlecki fait cependant valoir que ce prétendu changement de position est une invention des auteurs anciens afin de « donner une vue tendancieuse de la sournoiserie de Périclès ».

Plutarque affirme que Cimon a conclu un accord de partage du pouvoir avec ses adversaires, selon lequel Périclès s’occupe des affaires intérieures tandis que Cimon est le chef de l’armée, faisant campagne à l’étranger. S’il a réellement été conclu, ce marché constitue une concession de la part de Périclès, mettant en doute ses qualités de stratège. Donald Kagan estime que Cimon s’est adapté aux nouvelles conditions et a fait la promotion d’un mariage politique entre les démocrates et les aristocrates.

Au milieu des années 450 av. J.-C., les Athéniens appuient sans succès une révolte égyptienne contre la Perse, ce qui conduit à un long siège d’une forteresse perse dans le delta du Nil. La campagne aboutit à une catastrophe avec la défaite et la destruction de leurs forces. En 451-450 av. J.-C., les Athéniens envoient des troupes à Chypre. Cimon vainc les Perses à Salamine de Chypre mais meurt de maladie en 449 av. J.-C. Périclès aurait été à l’initiative des deux expéditions en Égypte et à Chypre, bien que certains chercheurs, tels que Karl Julius Beloch, fassent valoir que l’envoi d’une grande flotte est conforme à l’esprit de la politique de Cimon.

De cette période complexe, l’existence de la paix de Callias, traité qui aurait mis fin aux hostilités entre les Grecs et les Perses, est vivement contestée et ses détails et sa négociation sont tout aussi ambigus. L’historien Ernst Badian écrit qu’une paix entre Athènes et la Perse a été ratifiée en 463 av. J.-C. (faisant des interventions athéniennes en Égypte et à Chypre des violations de cette paix) et a été renégociée à la fin de la campagne à Chypre, entrant en vigueur en 449-448 av. J.-C.. John Fine, d’un autre côté, suggère que la première paix entre Athènes et la Perse a été conclue en 450-449 av. J.-C. à la suite du calcul stratégique de Périclès que le conflit en cours avec la Perse porte atteinte à la capacité d’Athènes d’étendre son influence en Grèce et en mer Égée. Kagan estime qu’il a eu recours à Callias, beau-frère de Cimon, en tant que symbole de l’unité et l’a employé à plusieurs reprises pour négocier des accords importants

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Buste de Périclès d’après une copie de celui de Crésilas. Altes Museum, Berlin.

Au printemps de 449 av. J.-C., Périclès propose un décret qui conduit à une réunion (un « congrès ») de tous les États grecs, afin d’examiner la question de la reconstruction des temples détruits par les Perses. Le congrès échoue en raison de la position de Sparte mais les véritables intentions de Périclès restent floues. Certains historiens croient qu’il a voulu mettre en place rapidement une sorte de confédération de toutes les cités grecques, d’autres qu’il a voulu faire valoir la prééminence athénienne. Selon Terry Buckley, l’objectif du décret est un nouveau mandat pour la ligue de Délos et pour la collecte du phoros (tribut).

Pendant la deuxième guerre sacrée (448 av. J.-C.), Périclès conduit l’armée athénienne contre Delphes et restaure la souveraineté de la Phocide sur l’oracle. En 447 av. J.-C., il conduit « mille colons athéniens » en Chersonèse de Thrace pour augmenter la présence grecque dans la région. Il souhaite ainsi créer une « barrière » qui s’opposera « aux incursions des Thraces répandus dans le voisinage de la Chersonèse » et aux attaques de brigands qui demeurent dans la région. Son effort met fin à des « guerres continuelles et pénibles » que doit soutenir la région. À ce moment cependant, Athènes est sérieusement contestée par un certain nombre de révoltes parmi ses « alliés ». En 447 av. J.-C., les oligarques de Thèbes conspirent contre la faction démocratique. Les Athéniens demandent leur extradition immédiate, mais, après la bataille de Coronée, Périclès est forcé d’admettre la perte de la Béotie afin de récupérer ses soldats capturés pendant cette bataille. La Béotie dans des mains ennemies, la Phocide et la Locride sont devenues intenables et tombent rapidement sous le contrôle des oligarques hostiles.

En 446 av. J.-C., un soulèvement plus dangereux éclate : l’Eubée et Mégare se révoltent. Périclès passe en Eubée avec ses troupes mais est forcé de revenir quand l’armée spartiate envahit l’Attique. Grâce à la corruption et aux négociations, il désamorce la menace imminente et les Spartiates rentrent chez eux. Lorsque la gestion des deniers publics de Périclès est ensuite vérifiée, une dépense de 10 talents n’est pas suffisamment justifiée, puisque les documents officiels mentionnent que l’argent a été dépensé à des « fins très graves ». Néanmoins, ces fins, à savoir la corruption, sont aussi évidentes pour les vérificateurs qui ont approuvé les dépenses sans ingérence officielle et sans même enquêter sur ce mystère. La menace spartiate disparue, Périclès retourne en Eubée pour écraser la révolte. Ensuite, il inflige un châtiment rigoureux aux propriétaires fonciers de Chalcis dont les propriétés sont confisquées. Les habitants d’Histiée, qui ont massacré l’équipage d’une trière athénienne, sont expulsés de leur territoire et remplacés par des colons athéniens. La crise se termine officiellement par la paix de Trente Ans (hiver 446-445 av. J.-C.) qui voit Athènes renoncer à la plupart de ses possessions sur le « continent » grec acquises depuis 460 av. J.-C., Athènes et Sparte convenant de ne pas attaquer leurs alliés réciproques.

Mise au pas des conservateurs

En 444 av. J.-C., les factions conservatrice et démocratique s’affrontent dans une lutte acharnée. L’ambitieux chef des conservateurs, Thucydide, accuse Périclès de gaspillage, critiquant la façon dont il a dépensé l’argent pour le plan de construction en cours. Thucydide réussit dans un premier temps à convaincre une majorité à l’ecclésia, mais quand Périclès prend la parole, il remet les conservateurs en minorité. Il l’emporte en proposant de rembourser la ville de tous les frais sur ses propres deniers, en échange de quoi il dédicacerait les monuments en son propre nom. Sa position est saluée par des applaudissements et Thucydide subit une défaite inattendue. En 442 av. J.-C., l’ecclésia ostracise Thucydide pendant dix ans et Périclès est une fois de plus le maître incontesté de l’arène politique athénienne.

De l’alliance à l’empire

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Le Parthénon, pièce maîtresse de l’Acropole d’Athènes, en 2008.

Périclès veut consolider l’hégémonie d’Athènes sur ses alliés et assurer sa prééminence en Grèce. Le processus par lequel la Ligue de Délos se transforme en un empire athénien s’amorce bien avant Périclès, plusieurs membres de la ligue ont choisi de payer un tribut ou phoros (φόρος/phóros) à Athènes plutôt que de fournir des équipages et des navires pour les actions communes. Néanmoins, c’est bien lui qui parachève cette évolution. C’est paradoxalement la défaite en Égypte et la contestation par plusieurs cités, comme Milet et Érythrée qui renforce la pression athénienne sur ses alliés. Pour les museler et pour prendre le contrôle des finances de l’alliance, Périclès fait transférer le trésor de la ligue de la ville de Délos à Athènes en 454-453 av. J.-C. En 450-449 av. J.-C., les révoltes de Milet et d’Érythrée sont réprimées et Athènes rétablit sa domination. Vers 447 av. J.-C., un décret semble avoir imposé la monnaie d’argent, les poids et les mesures athéniens à l’ensemble des alliés, précisant que l’excédent d’une opération de la frappe des pièces va dans un fonds spécial.

C’est de ce trésor que Périclès tire les fonds nécessaires à son ambitieux plan de construction centré sur « l’Acropole de Périclès », plan qui comprend les Propylées et le Parthénon pour commémorer les guerres médiques et la statue d’Athéna, sculptée par son ami Phidias. Il lance la construction de l’Odéon d’Athènes, premier théâtre à être muni d’un toit et pouvant accueillir 5 000 spectateurs, son style architectural s’inspire des résidences impériales perses et ce symbole renforce encore l’image impérialiste d’Athènes sur ses alliés. En 449 av. J.-C., Périclès propose un décret autorisant l’utilisation de 9 000 talents pour financer le programme de reconstruction des temples d’Athènes. Angelos Vlachos, un universitaire grec, soutient que l’utilisation du trésor de l’alliance, initié et exécuté par Périclès, est l’un des plus importants détournements de fonds dans l’histoire humaine. Ce détournement a financé quelques-unes des créations artistiques les plus merveilleuses du monde antique. Ainsi, Périclès réussit à mener une politique de prestige redoutablement efficace. Ces chantiers monumentaux fournissent du travail à toutes les corporations d’artisans ainsi qu’aux pauvres et renforcent sa politique sociale.

Révolte de Samos

La révolte de Samos est l’un des derniers grands événements militaires avant la guerre du Péloponnèse. Après l’ostracisme de Thucydide, Périclès est réélu stratège chaque année, le seul poste qu’il a officiellement occupé, bien que son influence soit si grande qu’elle fait de lui le dirigeant de facto de l’État. En 440 av. J.-C., Samos est en guerre avec Milet à propos du contrôle de Priène, une ancienne ville de l’Ionie au pied du mont Mycale. Battus, les Milésiens viennent à Athènes pour plaider leur cause contre les Samiens. Lorsqu’Athènes ordonne aux deux parties de cesser les combats et de soumettre à son arbitrage, les Samiens refusent. En réponse, Périclès convainc l’ecclésia d’envoyer une expédition à Samos pour interrompre la guerre contre les Milésiens. Après une bataille navale dirigée par Périclès et les neuf autres stratèges, les Athéniens défont les forces de Samos et lui imposent un nouveau gouvernement. Le siège a cependant duré huit mois difficiles et a entraîné un mécontentement parmi les marins athéniens. Périclès réprime ensuite une révolte à Byzance et, quand il revient à Athènes, donne une oraison funèbre pour honorer les soldats morts dans l’expédition.

Entre 438-436 av. J.-C., il mène la flotte dans la région du Pont et établit des relations amicales avec les villes grecques de la zone. Il s’occupe également de projets internes comme la fortification d’Athènes avec l’édification de Longs Murs, une double muraille afin de garantir les communications entre la ville et son port du Pirée, et la création de nouvelles clérouquies, comme Andros, Naxos et Thourioi (444 av. J.-C.) ainsi qu’Amphipolis (437-436 av. J.-C.).

Attaques contre Périclès

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Phidias faisant visiter le Parthénon à ses amis ; parmi les spectateurs, les critiques d’art ont identifié Périclès, l’homme barbu qui fait face à Phidias. À côté de lui est sa compagne, Aspasie. Au premier plan se trouvent Alcibiade, et son amant, Socrate. Peinture de Lawrence Alma-Tadema, 1868.

Périclès et ses amis ne sont jamais à l’abri des attaques, puisque la prééminence, dans la démocratie d’Athènes, ne signifie pas le pouvoir absolu. Plutarque donne les noms des accusateurs : Simmias, Lacratidas, Cléon. C’est le comportement de ce genre d’accusateurs que Démosthène, Théophraste – ou encore Cicéron – qualifient de « chien du peuple »

Juste avant l’éruption de la guerre du Péloponnèse, Périclès et deux de ses proches, Phidias et Aspasie, font face à une série d’attaques personnelles et judiciaires, notamment pour détournement. Phidias, responsable de tous les projets de construction, est d’abord accusé du détournement de l’or destiné à la statue d’Athéna et d’impiété, parce que, lors de la représentation de la bataille des Amazones sur le bouclier d’Athéna, il a sculpté le personnage d’un vieillard chauve lui ressemblant, et a introduit un autre personnage ressemblant très fortement à Périclès se battant contre une Amazone. Les ennemis de Périclès ont également trouvé un faux témoin contre Phidias.

Aspasie, notable pour avoir de la conversation et comme conseillère, est accusée de corrompre les femmes d’Athènes afin de satisfaire les perversions de Périclès. Bien qu’Aspasie soit acquittée grâce à une « explosion » émotionnelle rare de Périclès, son ami Phidias meurt en prison ; son mentor, Anaxagore, est attaqué à l’Héliée pour ses convictions religieuses ; Lucien de Samosate dit dans Timon qu’il doit sa survie à Périclès.

Les ennemis de Périclès reprochent à Aspasie sa naissance à Milet. Robert Flacelière rapporte que les poètes comiques se sont emparés de l’affaire et ont accusé Aspasie de prostitution, ce qui n’a jamais été prouvé. L’historien cite à ce sujet Marie Delcourt :

« Personne n’aurait trouvé mauvais que Périclès aimât des jeunes gens, ni qu’il traitât mal sa première femme, mais on était scandalisé qu’il considérât la seconde comme un être humain, qu’il vécût avec elle au lieu de la reléguer dans le gynécée, qu’il invitât chez lui des amis avec leurs femmes. Tout cela était trop étonnant pour être naturel et Aspasie était trop brillante pour être une honnête femme. »

Au-delà de ces poursuites initiales, Périclès est attaqué à l’Ecclésia : demande est faite de justifier ses dépenses fastueuses et sa mauvaise gestion des deniers publics. Selon Plutarque, il a tellement peur du procès à venir qu’il ne laisse pas les Athéniens se rendre aux demandes des Lacédémoniens, c’est-à-dire de révoquer le décret mégarien, ce qui aurait apaisé les sentiments belliqueux parmi les populations grecques. Beloch estime également que Périclès a poussé à la guerre pour protéger sa position politique. Ainsi, au début de la guerre du Péloponnèse, Athènes se trouve dans la position inconfortable de confier son avenir à un chef militaire dont la prééminence vient d’être sérieusement ébranlée pour la première fois en plus d’une décennie. Le philosophe Théophraste rapporte qu’il envoyait à Sparte dix talents chaque année, qu’il distribuait à tous les magistrats en fonction, afin de détourner la guerre, achetant non pas un temps de paix, mais le temps de se préparer à loisir à refaire la guerre.

Guerre du Péloponnèse

Les causes de la guerre du Péloponnèse ont été abondamment discutées, mais de nombreux historiens de l’Antiquité rejettent la faute sur Périclès et Athènes. Thucydide laisse entendre que les Athéniens sont entrés en guerre par arrogance et désir de querelle et ajoute que Sparte s’était mise à craindre l’expansionnisme athénien. Il insiste toutefois sur le fait que l’homme politique athénien est encore puissant. Gomme et Vlachos appuient le point de vue de Thucydide. Cependant, bien qu’il soit généralement considéré comme un admirateur de Périclès, Thucydide est un aristocrate athénien exilé par les démocrates et il a été critiqué pour sa partialité envers Sparte.

Prélude à la guerre

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Carte du monde égéen en 431 av. J.-C., à la veille de la guerre du Péloponnèse.

Périclès est convaincu que la guerre contre Sparte, qui ne peut pas cacher ses craintes d’une hégémonie athénienne, est inévitable. Par conséquent, il n’a pas hésité à envoyer des troupes à Corcyre pour renforcer la flotte locale qui lutte contre Corinthe, alliée de Sparte et membre de la ligue du Péloponnèse. En 433 av. J.-C., les flottes ennemies s’affrontent à la bataille de Sybota sans vainqueurs ni vaincus et un an plus tard, les Athéniens l’emportent face aux colons corinthiens à la bataille de Potidée ; il s’agit de deux événements qui contribuent grandement à la haine durable de Corinthe envers Athènes. Durant la même période, Périclès propose le décret mégarien qui ressemble à un embargo commercial moderne. Selon les dispositions du décret, les marchands de Mégare sont exclus du marché d’Athènes et des ports de son empire. Ce blocus asphyxie l’économie de Mégare et fragilise encore plus la paix entre Athènes et Sparte, alliée de Mégare. Selon l’historien George Cawkwell, ce décret de Périclès enfreint la paix de Trente Ans, « mais peut-être non sans un semblant d’excuse ». Selon les Athéniens, les Mégariens ont cultivé des terres sacrées consacrées à Déméter et donné refuge à des esclaves en fuite, un comportement qu’ils jugent impie.

Après concertation avec ses alliés, Sparte envoie une députation exigeant certaines concessions, telles que l’expulsion immédiate de la famille des Alcméonides, y compris Périclès, et le retrait du décret mégarien, menaçant d’une guerre si ces revendications ne sont pas satisfaites. Le but de ces propositions est de mettre Périclès en porte-à-faux avec son peuple (ce qui survient quelques années plus tard). À cette époque, les Athéniens n’hésitent pas à suivre les instructions de Périclès. Dans la première oraison que Thucydide attribue à Périclès, ce dernier conseille de ne pas céder aux demandes spartiates car les Athéniens sont militairement plus forts. Périclès n’est pas prêt à faire des concessions unilatérales, estimant que « si Athènes concédait ce point, Sparte trouverait alors de nouvelles exigences ». Par conséquent, il a demandé aux Spartiates d’offrir un quid pro quo : en échange de l’annulation du décret mégarien, Sparte doit abandonner sa pratique d’expulsion périodique des étrangers de son territoire et reconnaître l’autonomie de ses alliés ; une demande qui montre que l’hégémonie de Sparte est également importante. Ces conditions sont rejetées, et, aucun des deux camps n’étant prêt à faire marche arrière, les deux parties se préparent pour la guerre. Selon Athanasios G. Platias et Constantinos Koliopoulos, professeurs d’études stratégiques et de politique internationale, « plutôt que de se soumettre aux demandes coercitives, Périclès a choisi la guerre ». Une autre considération qui peut influencer la position de Périclès est la préoccupation vis-à-vis des révoltes dans l’empire qui pourraient se propager si Athènes se montrait faible.

Première année de la guerre (431 av. J.-C.)

En 431 av. J.-C., alors que la paix est précaire, Archidamos II, roi de Sparte, envoie une nouvelle délégation en exigeant que les Athéniens se soumettent à ses sommations. Cette députation n’est pas autorisée à entrer dans la ville, puisqu’une résolution de Périclès prévoit qu’aucune députation n’est la bienvenue si les Spartiates ont déjà entrepris des actions militaires hostiles. Le rassemblement de l’armée spartiate à Corinthe est considéré comme une « action hostile ». Voyant sa dernière tentative de négociation rejetée, Archidamos envahit l’Attique et n’y trouve aucun Athénien. Périclès, conscient que la stratégie de l’ennemi serait d’envahir et de ravager le territoire, a déjà fait évacuer toute la population de la région à l’intérieur des Longs Murs.

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Périclès durant son oraison funèbre.

Aucune archive n’existe sur la manière exacte dont Périclès a réussi à convaincre les habitants de l’Attique d’accepter de se déplacer dans une zone urbaine densément peuplée. Pour la plupart, ce déplacement force l’abandon de leurs terres ancestrales et de sanctuaires en changeant complètement leur mode de vie. Par conséquent, bien qu’ils aient accepté de partir, de nombreux résidents des régions rurales sont insatisfaits de cette décision. Ce dernier a également donné des conseils à ses compatriotes sur les affaires en cours et leur a assuré que, si l’ennemi ne pillait pas ses propres terres, il offrirait sa propriété à la ville. Cette promesse est motivée par sa crainte qu’Archidamos, qui était l’un de ses amis, pourrait éviter de toucher à ses terres, soit par un geste d’amitié ou par un geste politique visant à aliéner Périclès de ses électeurs. Périclès désamorce donc d’éventuelles jalousies et contestations de la part de ses concitoyens.

Voyant le pillage de leurs fermes, les Athéniens sont scandalisés et ne tardent pas à exprimer indirectement leur mécontentement envers leur stratège, que beaucoup d’entre eux considèrent comme responsable de la guerre. Même si face à la pression croissante, Périclès ne cède ni aux exigences d’une action militaire immédiate contre l’ennemi ni à la révision de sa stratégie initiale. Il a également évité la convocation de l’ecclésia, craignant que le peuple et en particulier les paysans, indignés par le ravage des terres, puissent imprudemment décider de défier la puissante armée spartiate. Comme les réunions de l’ecclésia sont appelées à la discrétion de ses présidents tournants (prytanie), Périclès n’a aucun contrôle officiel sur leur programmation, mais son influence est encore suffisamment grande pour qu’il les persuadent de faire ce qu’il veut. Bien que l’armée spartiate soit restée dans l’Attique, Périclès a envoyé une flotte de 100 navires pour piller les côtes du Péloponnèse et charge la cavalerie de garder les fermes ravagées près des Longs Murs. Quand l’ennemi se retire et que le pillage prend fin, Périclès propose un décret pour thésauriser 1 000 talents et tenir prêt 100 navires en cas d’attaque navale sur la ville. Selon les dispositions les plus strictes du décret, même proposer une utilisation différente de l’argent ou des navires entraînerait la peine de mort. Au cours de l’automne de l’année 431 av. J.-C., Périclès dirige une expédition contre Mégare et quelques mois plus tard (hiver 431-430 av. J.-C.), il prononce son oraison funèbre la plus fameuse, honorant les Athéniens qui sont morts pour leur cité.

Dernières opérations militaires et mort

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Anaxagore et Périclès par Augustin-Louis Belle (1757–1841).

En 430 av. J.-C., l’armée spartiate pille l’Attique pour la deuxième fois, mais Périclès maintient sa stratégie initiale. Refusant d’affronter directement la phalange spartiate, il conduit de nouveau un raid naval pour piller les côtes du Péloponnèse, en prenant cette fois 100 navires avec lui. Selon Plutarque, juste avant le départ, une éclipse solaire a effrayé les équipages, mais Périclès a utilisé les connaissances astronomiques qu’il a acquises auprès d’Anaxagore pour les calmer. Dans l’été de la même année, une épidémie éclate et décime la population d’Athènes. Elle est aggravée par « l’affluence des gens de la campagne dans la ville : ces réfugiés étaient particulièrement touchés ». La maladie exacte est incertaine, et a été la source de beaucoup d’échanges entre historiens. Cette catastrophe supplémentaire déclenche une nouvelle vague de protestations publiques, et Périclès est forcé de se défendre dans un discours, dont une interprétation est présentée par Thucydide. Ceci est considéré comme un discours monumental, révélant la vertu de Périclès mais aussi son amertume à l’égard de ses compatriotes pour leur ingratitude. Temporairement, il réussit à dompter le ressentiment de la population et à traverser la tempête, mais les attaques de ses adversaires politiques finissent par porter leur fruit. Ils réussissent ainsi à le priver du mandat de stratège et à lui infliger une amende d’un montant estimé entre 15 et 50 talents. Il aurait été aussi déchu de ses droits civiques (atimia). Selon Plutarque, Cléon, nouveau venu sur la scène politique athénienne et promis à un grand avenir, a été l’accusateur dans ce procès.

Néanmoins, dans l’année, -en 429, les Athéniens non seulement pardonnent à Périclès, mais le réélisent comme stratège. Il est réintégré dans le commandement de l’armée athénienne et mène toutes ses opérations militaires pendant l’année 429 av. J.-C., ayant une fois de plus sous son contrôle les leviers du pouvoir. Cette même année, il est témoin de la mort des deux fils légitimes qu’il avait eu de sa première épouse, Xanthippe et Paralos, à la suite de l’épidémie. Son moral miné, il fond en larmes. Il meurt à l’automne de -429, durant l’épidémie qui touche Athènes.

Le poète Aristophane et l’historien Thucydide sont des Athéniens comme lui et l’ont connu de son vivant. Thucydide, auteur de l’Histoire de la guerre du Péloponnèse, l’admire tandis que le poète comique Aristophane s’en moque et caricature aussi bien son physique que sa politique. De nombreux autres poètes, dont il ne reste que des fragments des œuvres, ont moqué Périclès, sa soif de pouvoir ou ses amours. Le philosophe Platon, né l’année suivant la mort de Périclès, est un Athénien et appartient à l’aristocratie et au parti oligarchique. Farouche adversaire de la démocratie, il le considère dans ses textes comme responsable d’un affaiblissement moral de la société. Les autres disciples de Socrate, comme Antisthène, sont aussi hostiles à Périclès. Aristote, auteur de la Constitution d’Athènes, dresse un portrait plus nuancé de l’homme politique. La Vie de Périclès de Plutarque, auteur grec né en 46 à l’époque romaine, est une source majeure très utilisée par les historiens jusqu’au XXIe siècle. Il utilise de nombreuses sources différentes dont certaines ont aujourd’hui disparu. Parfois admirateur du stratège, il reste un critique de son œuvre politique dans l’héritage de la pensée platonicienne. Vivant à l’époque des empereurs romains, il a parfois du mal à comprendre le fonctionnement du Ve siècle av. J.-C. et que le peuple puisse détenir réellement la souveraineté échappe à sa compréhension. Les sources épigraphiques et archéologiques sont rares, les ostraca au nom de Périclès, parfois écrits de mains différentes, parfois de la même main indiquant ainsi qu’ils ont été préparés à l’avance, apportent des enseignements sur sa vie politique mouvementée. Juste avant sa mort, les amis de Périclès sont réunis autour de son lit, énumérant ses vertus en temps de paix et en soulignant ses neuf trophées de guerre. Bien que moribond, il les entend et les interrompt, faisant remarquer qu’ils ont oublié de signaler que son plus grand et plus honorable titre pour mériter leur admiration, est qu’il n’a « fait prendre de vêtements noirs à aucun Athénien » (c’est-à-dire qu’il n’avait pas eu recours à la violence politique). Périclès a vécu les deux premières années et demie de la guerre du Péloponnèse et, selon Thucydide, sa mort a été un désastre pour Athènes puisque ses successeurs ne furent pas de sa trempe. Toujours selon Thucydide, ces derniers préféraient encourager les mauvais penchants de la foule et ont suivi une politique opportuniste, cherchant à être populaires plutôt qu’utiles. Par ces commentaires amers, Thucydide ne se contente pas de déplorer la perte d’un homme qu’il admire, il annonce également l’effacement de la gloire et de la grandeur d’Athènes.

Évaluation historiographique

Périclès a marqué toute une époque et a inspiré des jugements contradictoires sur ses décisions importantes. Le fait qu’il soit à la fois homme d’État, stratège et orateur rend plus complexe l’évaluation objective de ses actions.

Le rapport à la démocratie

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Un ostracon portant l’inscription ΠΕΡΙΚΛΗΣ ΞΑΝΘΙΠΠΟΥ (Περικλῆς Ξανθίππου) : « Périclès, fils de Xanthippe », Musée épigraphique d’Athènes.

De l’Antiquité jusqu’au XXIe siècle, Périclès a suscité de nombreuses interrogations et polémiques sur son rapport au pouvoir : ses contemporains, ses successeurs politiques du IVe siècle, les penseurs des révolutions anglaises, américaines et françaises des XVIIe et XVIIIe siècles, les intellectuels des XIXe et XXe siècles l’ont tantôt présenté comme le père de la démocratie tantôt comme un démagogue populiste tantôt comme un monarque régnant sur des masses consentantes.

Certains chercheurs contemporains, à l’image de la traductrice et commentatrice d’Aristophane, Sarah Ruden, le jugent populiste, démagogue et belliciste. En 2012, l’érudit et romancier italien Umberto Eco dénonce l’image positive dont jouit Périclès dans les démocraties modernes alors qu’il n’était qu’un populiste. Ils reprennent ainsi une tradition initiée par Platon qui affirmait « que je sache, Périclès a rendu les Athéniens paresseux, bavards et cupides, en initiant le système des indemnités publiques ». Plutarque mentionne d’autres critiques envers Périclès :

« Suivant plusieurs autres, c’est Périclès qui introduisit la coutume de faire participer le peuple aux distributions des terres conquises, et de lui donner de l’argent pour assister aux spectacles et pour s’acquitter de ses devoirs civiques ; ce qui le gâta, lui inspira le goût de la dépense, le poussa à l’insubordination, et lui fit perdre l’amour de la sagesse et du travail. »

Les réformes civiques comme la mistophorie poussent les critiques de Périclès à le considérer comme responsable de la dégénérescence progressive de la démocratie athénienne. Constantin Paparrigopoulos, un historien grec moderne, a fait valoir qu’il a cherché à étendre et à stabiliser toutes les institutions démocratiques. Par conséquent, il a adopté une législation accordant aux classes inférieures l’accès au système politique et aux magistratures publiques, dont elles étaient jusqu’alors écartées en raison de leurs moyens limités ou de leur humble naissance. Selon Samons, Périclès a estimé qu’il était nécessaire d’élever le peuple, dans lequel il voyait une source inexploitée de puissance pour Athènes et l’élément crucial de sa domination militaire (à titre d’exemple, les membres des classes inférieures formaient la presque totalité des équipages de la flotte, épine dorsale de la puissance de la cité depuis l’époque de Thémistocle).

Cimon, quant à lui, croyait apparemment qu’il n’existait aucun espace supplémentaire pour l’évolution démocratique, que la démocratie avait atteint son apogée et que les réformes de Périclès conduisaient à l’impasse du populisme. Selon Paparrigopoulos, l’histoire a donné raison à Cimon, parce qu’Athènes, après la mort de Périclès, a sombré dans l’abîme de l’agitation politique et de la démagogie. Paparrigopoulos soutient qu’une régression sans précédent s’est abattue sur la ville, dont la gloire s’est évanouie du fait de sa politique populiste. Selon un autre historien, Justin Daniel King, la démocratie radicale a bénéficié aux personnes, mais a porté atteinte à l’État. De son côté, l’historien Donald Kagan affirme que les mesures démocratiques mises en œuvre par Périclès ont été la base d’une force politique presque inattaquable. En effet, Cimon a finalement accepté la nouvelle démocratie et ne s’est pas opposé à la loi sur la citoyenneté, après son retour d’exil en 451 av. J.-C.

Selon Plutarque, après avoir assumé la direction d’Athènes, « il n’était plus le même homme. Ce n’était plus ce démagogue voguant à tous les vents populaires, si dévoué, si facile à céder à tous appétits de la multitude (…) Périclès tint les rênes avec une vigueur nouvelle ». Lorsque son adversaire politique Thucydide a été invité par le roi de Sparte Archidamos II et interrogé sur la question de savoir lequel de lui ou de Périclès est le meilleur combattant, Thucydide répond sans aucune hésitation que Périclès est le meilleur, parce que même quand il est battu, il réussit à convaincre le public qu’il a gagné. En matière de caractère, Périclès est irréprochable aux yeux des historiens antiques, car sa réputation n’est entachée par aucune affaire de corruption, même s’il n’a pas dédaigné s’enrichir.

Thucydide, admirateur de Périclès, soutient qu’Athènes a « [le nom de] démocratie mais, en fait, [est] régi par son premier citoyen ». À travers ce commentaire, l’historien illustre ce qu’il perçoit des capacités de Périclès à commander, convaincre et, parfois, manipuler. Bien qu’il mentionne l’amende de Périclès, il ne rapporte pas les contenus des accusations, mais se concentre plutôt sur son intégrité. Pour lui, Périclès « n’a pas été emporté par le peuple, il a été celui qui a guidé le peuple ». Cette appréciation est contestée par certains historiens du XXe siècle, tels Malcolm F. McGregor et John S. Morrison qui ont suggéré qu’il a pu être charismatique en public et à la fois agissant en tant que défenseur des propositions des conseillers ou du peuple lui-même. Selon King, en faisant grandir la puissance du peuple, les Athéniens se sont privés de chef autoritaire. Pendant la guerre du Péloponnèse, pour gouverner, la dépendance de Périclès vis-à-vis du soutien populaire est évidente.

Paradoxalement, si les poètes comiques athéniens dénonçaient l’ambition et le pouvoir de Périclès, leur existence prouve la tolérance, la liberté et la réalité de la démocratie au sein de la cité.

Pour Vincent Azoulay, si le pouvoir de Périclès fut réel, il a été surestimé à la fois par ses contemporains comme l’historien Thucydide et par les historiens modernes : il n’était qu’un stratège parmi dix élus en même temps que lui (direction collégiale), son autorité était sans cesse mise en tension par ses adversaires, sa réputation entachée par les caricatures et les comiques comme Aristophane, la peur d’être accusé de tyrannie et d’être ostracisé l’obligeait à construire et appliquer un modèle de gouvernant vertueux.

Réalisations militaires

Sur plus de vingt ans, Périclès a conduit de nombreuses expéditions militaires, principalement navales. Selon Plutarque, il aurait élevé neuf trophées militaires mais les sources antiques insistent peu sur ses capacités sur le champ de bataille. Edmond Lévy en conclut qu’il avait plus « la compétence d’un ministre de la guerre que d’un général ».

Toujours prudent, il ne s’est jamais engagé de son propre gré dans une bataille incertaine et il n’a pas cédé aux « vaines impulsions des citoyens ». Il a fondé sa politique militaire sur le principe de Thémistocle selon lequel la prédominance d’Athènes dépend de sa supériorité de sa marine de guerre et a estimé que les Péloponnésiens étaient quasi-invincibles sur la terre ferme. Périclès a également tenté de minimiser les avantages de Sparte en reconstruisant les Longs Murs. Selon Josiah Ober, professeur à l’université de Princeton, la stratégie de reconstruction des murs a radicalement modifié l’utilisation de la force dans les relations internationales grecques.

Pendant la guerre du Péloponnèse, Périclès a lancé une « grande stratégie » défensive dont le but était l’épuisement de l’ennemi et la préservation du statu quo. Selon Platias et Koliopoulos, Athènes, le plus fort des deux adversaires, n’avait pas besoin d’affronter directement Sparte sur le plan militaire et a plutôt « choisi de déjouer la stratégie spartiate ». Les deux principes de base de la « Grande Stratégie de Périclès » ont été de rejeter toute conciliation mais d’éviter l’extension du conflit. Selon Donald Kagan, sa prudence s’explique par le souvenir amer de la campagne d’Égypte, dont il aurait été blâmé. Sa stratégie est dite d’avoir été « intrinsèquement impopulaire », mais Périclès a réussi à convaincre le peuple de le suivre. C’est pour cette raison que Hans Delbrück le considère comme l’un des plus grands hommes d’État et chefs militaires de l’histoire. Bien que ses compatriotes se soient engagés dans plusieurs actions agressives peu de temps après sa mort, Platias et Koliopoulos soutiennent que, jusqu’à l’expédition de Sicile, les Athéniens sont restés fidèles à la stratégie de Périclès en cherchant à préserver et non à étendre l’empire. Pour sa part, Ben X. de Wet conclut que cette stratégie aurait réussi s’il avait vécu plus longtemps.

Les critiques sont cependant aussi nombreux que ses partisans. Une critique commune est que Périclès a toujours été un meilleur homme politique et orateur que stratège. Donald Kagan considère que sa stratégie a été « une forme de pensée magique qui a échoué », Barry S. Strauss et Josiah Ober ont déclaré « qu’en tant que stratège, il a échoué et mérite une part du blâme pour la grande défaite d’Athènes » et Victor Davis Hanson croit que Périclès n’avait pas élaboré une stratégie claire pour une action offensive efficace qui rende possible l’arrêt de la guerre par Thèbes ou Sparte. Kagan insiste sur quatre points faibles : a) en rejetant des concessions mineures, Périclès a conduit à la guerre, b) pas assez connu par l’ennemi, il manque de crédibilité, c) trop faible, il ne peut exploiter toutes les possibilités et d) tout le plan reposait sur son chef, il fut donc totalement fragilisé par sa mort. Kagan estime le coût de cette guerre à environ 2 000 talents par an et, que sur cette base, Périclès aurait eu assez d’argent pour tenir seulement trois ans. Il affirme que, comme il devait avoir connaissance de ces limites, il a probablement prévu une guerre beaucoup plus courte. D’autres, comme Donald W. Knight, conclurent que la stratégie était trop défensive pour réussir.

Platias et Koliopoulos rejettent ces critiques et estiment que « les Athéniens ont perdu la guerre quand ils ont radicalement inversé la stratégie de Périclès qui leur enjoignait explicitement de s’abstenir de nouvelles conquêtes ». Hanson souligne que cette stratégie n’était pas novatrice, mais pouvait conduire à une stagnation en faveur d’Athènes. Enfin, une conclusion populaire est que ceux qui lui ont succédé ont manqué de ses capacités et de son caractère.

Maîtrise de la rhétorique

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Périclès et Aspasie dans l’atelier de Phidias, toile de Louis Hector Leroux.

Les historiens modernes sont partagés sur la question de savoir quelle est la proportion, dans les discours de Périclès rapportés par Thucydide, de ce qui a été réellement prononcé par l’orateur et de ce qui est dû à la création littéraire de l’auteur. Comme Périclès n’a jamais écrit ses discours, les historiens ne sont pas en mesure de répondre avec certitude à cette question. Thucydide a recréé trois d’entre eux de mémoire et, par conséquent, il n’est pas sûr qu’il n’ait pas ajouté ses propres notions et pensées. Bien que Périclès ait été l’une des principales sources de son inspiration, certains historiens ont noté que le style littéraire passionné et idéaliste du discours rapporté par Thucydide est complètement en désaccord avec le style froid et analytique des écrits de ce dernier. Cela pourrait toutefois être le résultat de l’incorporation de la rhétorique dans l’historiographie. Concrètement, cela veut dire que Thucydide aurait pu simplement utiliser deux styles d’écriture pour deux raisons différentes.

Kagan estime que Périclès a adopté « un style élevé de discours, sans le vulgaire et les friponneries des harangueurs de foules » et, selon Diodore de Sicile, « il surpassait tous ses concitoyens dans les compétences de l’éloquence ». Selon Plutarque, il a évité les artifices oratoires dans ses discours et a toujours parlé d’une manière calme et tranquille. Le biographe souligne, toutefois, que le poète Ion de Chios pensait que le style oratoire de Périclès était « une manière présomptueuse et un peu arrogante de discourir, et que dans son orgueil transparaissait du dédain et du mépris pour les autres ». Gorgias, dans le dialogue homonyme de Platon, utilise Périclès comme un exemple d’orateur puissant. Cependant Socrate jette le discrédit sur la rhétorique renommée de Périclès, affirmant ironiquement que, depuis qu’il a été éduqué par Aspasie, formatrice de nombreux orateurs, il serait supérieur en rhétorique à une personne instruite par Antiphon. Il attribue également la paternité de l’oraison funèbre à Aspasie et fustige la vénération de ses contemporains pour Périclès. Richard Claverhouse Jebb conclut :

« unique en tant qu’homme d’État athénien, Périclès l’était également à deux égards en tant qu’orateur, d’abord parce qu’il avait un ascendant personnel que nul n’avait eu avant lui et ensuite parce que sa pensée et sa force morale lui ont valu chez les Athéniens une réputation d’éloquence que personne n’avait atteint auparavant. »

Les auteurs anciens grecs, vivant dans son siècle comme Aristophane ou postérieurs comme Diodore de Sicile, qualifient Périclès « d’olympien » et vantent ses talents : « tonnant, éclairant et passionnant la Grèce » et portant les armes de Zeus quand il discourt. Selon Quintilien, il a toujours préparé assidûment ses discours et, avant d’aller à la tribune, il a toujours prié les Dieux, afin de ne pas prononcer un mot inadéquat.

Postérité

Périclès_Marseille

Buste de Périclès au Palais des Arts de Marseille.

Si Périclès a été le sujet de nombreuses réflexions philosophiques, politiques et historiographiques, dans l’art, après la période romaine, il n’a suscité que peu d’œuvres majeures. Absent des représentations de la Renaissance, il faut attendre le XIXe siècle pour qu’il soit l’objet principal de peintures et de sculptures, le premier tableau Périclès au lit de mort de son fils est réalisé par François Chifflart et date de 1851. Personnage secondaire de quelques romans au XXe siècle, aucun peplum, bande dessinée ou jeu vidéo ne lui est consacré.

L’héritage le plus visible de Périclès se trouve dans les œuvres littéraires et artistiques de l’âge d’or d’Athènes, dont la plupart survivent à ce jour. L’Acropole, bien qu’en ruines, est toujours un symbole de l’Athènes moderne. Paparrigopoulos écrit que ces chefs-d’œuvre sont « suffisants pour rendre immortel le nom de la Grèce dans notre monde ».

En politique, Victor Ehrenberg fait valoir qu’un élément de base de l’héritage de Périclès est l’impérialisme athénien, qui nie la véritable démocratie et la liberté aux gens, sauf d’un État dominant. La promotion d’un tel impérialisme arrogant aurait ruiné Athènes. Périclès et ses politiques « expansionnistes » ont été au centre des arguments de promotion de la démocratie dans les pays opprimés. En philosophie, il continue à inspirer les penseurs modernes comme Gilles Deleuze qui publie en 1988 Périclès et Verdi et pour qui la passivité de Périclès est le symbole du « pathos dans la raison, le désespoir du monde, l’éventualité du désastre ».

D’autres analystes maintiennent qu’un humanisme athénien s’est illustré dans l’âge d’or. La liberté d’expression est considérée comme l’héritage durable découlant de cette période. Périclès est salué comme « l’idéal-type de l’homme d’État parfait dans la Grèce antique » et son oraison funèbre est aujourd’hui synonyme de la lutte pour la démocratie participative et la fierté civique.

Alcibiade homme d’État,orateur et général athénien,5eme siècle avant J.C

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Buste d’Alcibiade datant du IVe siècle av. J.-C. L’inscription dit : « Alcibiade, fils de Clinias, Athénien ».

Alcibiade, fils de Clinias, du dème de Scambonide (en grec ancien : Ἀλκιβιάδης Κλεινίου Σκαμβωνίδης (Alkibiadês Kleiniou Scambônides)) est un homme d’État, un orateur et un général athénien, né en -450 et mort en -404. Personnalité haute en couleurs qui a fasciné ses contemporains, il réunit une naissance aristocratique, un patrimoine important de grand propriétaire foncier, une intelligence reconnue et une beauté enviée. Adopté par Périclès dont il est le neveu par sa mère, il est, dans la seconde moitié du Ve siècle av. J.-C., l’une des personnalités politiques les plus importantes du monde grec. Sa vie adulte se confond avec la guerre du Péloponnèse, conflit majeur qui oppose Athènes à Sparte de -431 à -404 et voit la ruine finale de l’empire athénien : au cours de ces années, Alcibiade combat alternativement dans l’armée athénienne, dans le camp spartiate et chez les satrapes de Perse. Il devient dès l’Antiquité un personnage littéraire qui inspire encore aujourd’hui les écrivains. On l’a toujours vu comme disciple de Socrate, mais Isocrate le dément dans son Éloge de Busiris

Sources

Plusieurs historiens de l’antiquité livrent des données sur le personnage :

  • Thucydide est son aîné d’une dizaine d’années. Il parle d’Alcibiade dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse, du livre V à la fin, correspondant aux années -420 à -411.
  • Xénophon est son cadet. Ses Helléniques (I-II) correspondent à la fin de la guerre du Péloponnèse (-411 à -404), non relatée dans l’ouvrage de Thucydide. Les Mémorables (I, 2-3) présentent ses souvenirs de Socrate.
  • Diodore de Sicile est postérieur de plus de trois siècles au personnage. Dans sa Bibliothèque historique (XII-XIII), il cite des écrits perdus d’Éphore de Cumes, historien du IVe siècle av. J.-C..
  • Plutarque lui est également très postérieur. Il a écrit une Vie d’Alcibiade (comparée à celle de Coriolan dans les Vies parallèles des hommes illustres), mais d’autres renseignements peuvent être trouvés dans la Vie de Lysandre, le général spartiate.
  • Cornélius Népos est à peu près contemporain de Plutarque. Il écrit Des capitaines remarquables des pays étrangers avec un chapitre sur Alcibiade.
  • Proclus. Il parle d’Alcibiade dans Commentaire sur le Premier Alcibiade.

Parmi les orateurs contemporains d’Alcibiade, on peut citer :

  • deux discours d’Andocide : Sur son retour raconte son exil ; un discours non authentique, Contre Alcibiade, ne comporte par contre que très peu d’éléments biographiques.
  • Isocrate, plus jeune, qui cite Alcibiade dans son discours Sur l’attelage, composé pour le fils d’Alcibiade.
  • Lysias, dont les discours le mentionnant sont postérieurs à sa mort : Contre Alcibiade, prononcé contre le fils homonyme d’Alcibiade, contient des allusions au père (§ 26-42) ; Sur les biens d’Aristophane (§ 52).

Biographie

Origine et jeunesse

Alcibiade fait partie de la grande noblesse athénienne : il est le fils aîné de Clinias, un Eupatride, et de Dinomaque, fille de l’Alcméonide Mégaclès, oncle de Périclès. Il vient du dème de Scambonide et appartient à l’une des plus éminentes familles aristocratiques d’Athènes. Il est adopté par son tuteur Périclès, qui lui donne pour pédagogues son frère Ariphron et le physiognomoniste thrace Zopyre. Pronomos, maître d’Alcibiade en musique, voit son élève lui refuser d’apprendre à jouer de l’aulos pour le même motif qu’Athéna — c’est-à-dire qu’il déforme le visage lorsqu’on en joue. Cet événement précipite le déclin de l’instrument.

Tous les auteurs anciens s’accordent sur la nature exceptionnelle d’Alcibiade, doué de toutes les qualités : beauté, haute noblesse, richesse, intelligence. Libertin, il est disciple, ami et amant occasionnel de Socrate ; c’est dans la bouche d’Alcibiade que Platon place son portrait de Socrate dans Le Banquet ; dans son Gorgias, Platon fait également dire à Socrate qu’il aime Alcibiade. Ils ont été compagnons d’armes, et Socrate lui sauve la vie lors de la bataille de Potidée. Alcibiade défend à son tour le philosophe après la bataille de Délion en -424. Des documents d’époque mentionnent la bisexualité d’Alcibiade – un trait largement répandu dans la société à laquelle il appartient – en ces termes : « Lorsqu’il était jeune, il détournait les maris de leurs épouses, et lorsqu’il était plus âgé, il détournait les femmes de leurs maris. »

Alcibiade mène la vie de la jeunesse dorée d’Athènes, multipliant les frasques. Connu dès l’enfance pour son insolence, il aime les dépenses somptuaires et n’hésite pas à provoquer des scandales publics : l’anecdote la plus célèbre rapporte qu’il a coupé la queue de son chien, simplement pour que les Athéniens parlent de la queue de son chien plutôt que de lui. Ses amours, nombreuses, lui valent souvent la réprobation publique et se mêlent à la politique, quand, par exemple, il fait un enfant à la femme du roi de Sparte, Agis II. Suivant un récit de Théophraste, Archestrate a écrit que « La Grèce n’aurait pu supporter deux Alcibiade ». Ce qui choquait le plus chez Alcibiade, c’était une grande insolence, beaucoup de luxe et de vanité.

Entrée dans la vie politique

Article connexe : Paix de Nicias.

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Les alliances dans le monde grec à la veille de la guerre du Péloponnèse en 431.

La vie adulte d’Alcibiade, âgé d’à peu près dix-neuf ans à ses débuts, s’étend tout au long de la guerre du Péloponnèse, conflit de près de trente années qui oppose Athènes et ses alliés de la Ligue de Délos à Sparte et sa Ligue du Péloponnèse. Ce conflit, né de l’impérialisme athénien, oppose également deux régimes politiques : Athènes impose dans les cités la démocratie, quand Sparte propage l’oligarchie. Périclès, le tuteur d’Alcibiade, est jusqu’à sa mort en -429, le principal stratège d’Athènes pendant cette période (-431–404).

Après les dix premières années de la guerre, en -421, une volonté de paix s’affirme dans les deux camps ; à Athènes, c’est Nicias qui convainc ses concitoyens de la signer. La même année, Argos, cité neutre dans le conflit, voit sa trêve avec Sparte arriver à échéance, et les yeux se tournent vers elle pour savoir quel parti elle prendra. Nicias défend l’idée que la paix avec Sparte doit se maintenir et que les deux principales cités de Grèce doivent se mettre d’accord sur le sort d’Argos. Mais certaines des clauses de la paix sont inapplicables et les négociations se révèlent tortueuses de la part de Corinthe. Alcibiade suggère habilement une attitude contraire : doutant de la loyauté de Sparte au traité de paix, il propose et obtient une alliance défensive avec Argos à laquelle se joignent Mantinée et Élis. Il s’agit de la première victoire politique d’Alcibiade. Il est élu stratège pour l’année 420. Pourtant, il n’est pas réélu stratège en 418 ; la rivalité et le conflit qui opposent Nicias et Alcibiade se reflètent dans les divisions sociales des Athéniens, dont la population urbaine s’oppose à la pacifique population rurale ; c’est ainsi qu’Alcibiade est menacé d’ostracisme en 417 par le démagogue Hyperbolos qui rivalise avec Alcibiade pour prendre la tête de la faction rurale ; Plutarque rapporte comment Hyperbolos fut ostracisé en 417 grâce à une entente entre Nicias et Alcibiade, qui devaient être les protagonistes de l’ostracophorie cette année-là ; au dernier moment leurs partisans à tous les deux prirent peur et s’unirent en votant contre le misérable politicien, pris à son propre piège. Cet ostracisme truqué marqua la fin de l’institution. Il faut attendre l’expédition de Sicile pour qu’Alcibiade devienne un personnage inévitable de la politique grecque.

L’Expédition de Sicile et les scandales

La réputation d’Alcibiade grandit juste avant l’expédition, quand, en 416, il engage sept chars dans la course à Olympie, et remporte trois prix, dont le premier et le deuxième ; les fêtes qui suivent, alimentées par les nombreux cadeaux offerts par les différentes cités, trouvent leur apogée dans une procession fastueuse à travers la ville.

C’est auréolé de cette gloire qu’il propose à l’Assemblée une expédition en Sicile : le but avancé était de répondre à l’appel de leur alliée Ségeste, menacée par sa voisine Sélinonte. Pourtant, Thucydide n’y voit qu’un prétexte et admet que le véritable objectif athénien est de soumettre toute la Sicile ; cet assujettissement permettrait à Athènes de contrôler l’approvisionnement du Péloponnèse en blé sicilien et par là de faire pression sur Sparte, ainsi que d’ouvrir la voie à la constitution d’un empire occidental en Italie, à Carthage et en Libye. L’Assemblée vote alors l’envoi de soixante vaisseaux, commandés par Alcibiade, Nicias et Lamachos. Nicias s’oppose pourtant fermement à l’idée d’une expédition et réussit à faire revoter l’assemblée sur le sujet. Il plaide contre Alcibiade, son jeune âge et son intérêt personnel à une expédition, et souligne les risques pour la paix et la stabilité d’Athènes en général. Alcibiade répond et assume sa personnalité, le faste de son écurie et sa supériorité ; il défend l’impérialisme et affirme que les risques de l’expédition sont limités. Nicias reprend la parole et insiste sur les forces importantes des cités siciliennes : le succès nécessiterait de mobiliser tout l’Empire et toutes les ressources financières d’Athènes. Erreur psychologique : l’effet est contraire à celui qu’il recherchait, et l’Assemblée vote finalement l’envoi de cent vaisseaux.

Pourtant, Alcibiade ne quitte pas Athènes l’esprit serein. Un scandale avait touché la cité peu de temps auparavant : tous les hermès, statues du dieu Hermès qui marquent les limites des propriétés publiques et privées, avaient été mutilés ; la population s’était émue du sacrilège, de mauvais augure juste avant le départ de l’expédition, et la justice avait appelé à la dénonciation des coupables de la mutilation des Hermès, appelés hermocopides, et de tout autre sacrilège. Alcibiade n’est pas mêlé aux hermocopides, mais le démocrate Androclès le dénonce pour un autre scandale, une parodie des mystères d’Éleusis, et réussit à mêler les deux affaires, pourtant distinctes. Alcibiade demande à être traduit en justice rapidement, afin de partir pour la Sicile avec la confiance de ses soldats, mais ses adversaires obtiennent qu’il quitte Athènes avec la flotte, et qu’on le juge à son retour. Le grand départ a lieu vers juin 415. Une nouvelle dénonciation arrive en son absence : Alcibiade aurait eu le premier rôle, celui de hiérophante, c’est-à-dire de prêtre, dans cette parodie. Il est alors condamné à mort par contumace, ses biens sont confisqués, son nom est inscrit sur une stèle d’infamie et on prononce des imprécations officielles contre lui. Le navire officiel, la Salaminienne, est envoyé en Sicile chercher Alcibiade et d’autres accusés ; sur le chemin du retour vers Athènes, près de Thourioi, le bateau d’Alcibiade fausse compagnie à son escorte : Alcibiade est désormais exilé.

Culpabilité et implication

Selon Lucien de Samosate, dans Les Amours, c’est ivre qu’Alcibiade s’est rendu coupable d’avoir mutilé les statues des dieux et trahi les mystères d’Eleusis. Jacqueline de Romilly le juge avec indulgence : coupable de s’être moqué imprudemment et irrévérencieusement d’un rite sacré, peut-être, mais membre d’un complot oligarchique ou aspirant à la tyrannie, comme les Athéniens ont semblé le craindre, non. Sa défection a des conséquences désastreuses sur l’expédition de Sicile et sur la position athénienne d’une manière générale : l’expédition a bien été une imprudence et la force des Siciliens sous-évaluée, mais, en se privant de celui qui les avait convaincus de lancer cette expédition et qui avait toutes les qualités pour la réussir, les Athéniens fragilisent grandement leur armée, et préparent la défaite de -413.

Dans le camp spartiate

Après avoir songé à Argos, Alcibiade choisit finalement pour terre d’exil, dans l’hiver 415-414, Sparte, où l’invite un de ses amis, Endios. Sparte est l’ennemi-même d’Athènes, et il l’aide efficacement dans la guerre contre sa patrie : individualiste, Alcibiade, qui n’a pas réussi à mettre Athènes au service de ses ambitions, n’hésite pas à se retourner contre elle. Il conseille d’abord aux Lacédémoniens d’envoyer en Sicile une armée de marins et d’hoplites : c’est Gylippe qui la commande et anéantit l’armée athénienne, tuant Nicias et Démosthène qui avait été envoyé en renfort. Il suggère ensuite de fortifier une position sur le territoire-même de l’Attique : les Spartiates s’installent donc à Décélie au printemps 413 et tirent un avantage important de cette situation jusqu’à la fin de la guerre en 404 ; en effet, tout en menaçant constamment Athènes, qui n’est qu’à 20 km, ils fragilisent sérieusement son économie : de nombreux domaines sont perdus ainsi que les revenus des mines du Laurion, l’argent envoyé par les alliés baisse et le ravitaillement devient difficile depuis l’Eubée.

Enfin, Alcibiade conseille aux Lacédémoniens d’attaquer Athènes au cœur de son empire, c’est-à-dire dans les riches cités d’Asie mineure et des îles proches ; certaines commencent déjà à s’émanciper de la tutelle athénienne. Il obtient le commandement d’une ambassade, part pour l’Ionie et convainc de faire défection Chios, Érythrées, Clazomènes, Téos, Milet, et peut-être Éphèse. Grâce à lui, un premier accord est signé entre Sparte et Tissapherne, satrape de Sardes et de toute l’Ionie. Malgré ces revers, Athènes semble reprendre la main dans la région ; Sparte doute alors de la loyauté d’Alcibiade et son assassinat est commandité, peut-être par le roi Agis II, avec la femme duquel Alcibiade aurait eu une aventure. Alcibiade a vent du projet, abandonne Sparte et entre au service de Tissapherne.

En Asie mineure

Alcibiade change donc une nouvelle fois de camp. Il réussit même à prendre un véritable ascendant sur Tissapherne et prépare son retour à Athènes. Il le convainc d’adopter une politique d’entre-deux et de ne favoriser ni Sparte, ni Athènes, et ainsi d’« user les Grecs contre eux-mêmes, avec des frais limités et sans mettre en jeu sa sécurité propre ». Tissapherne diminue les sommes qu’il donne aux Péloponnésiens, ne livre pas des bateaux qu’il devait fournir à Sparte et finalement se fâche avec des conseillers envoyés par Sparte.

Pourtant, Alcibiade cherche à rentrer à Athènes. En 411, il contacte les Athéniens de Samos et leur annonce que Tissapherne est prêt à s’allier à Athènes, à la condition qu’elle abandonne son régime démocratique. Ils acceptent et envoient à Athènes un certain Pisandre, qui suggère l’établissement d’une « politique plus sage », c’est-à-dire le passage à l’oligarchie. Les Athéniens ne veulent ni renverser la démocratie ni rappeler Alcibiade mais envoient cependant Pisandre négocier auprès de Tissapherne ; mais les exigences de ce dernier, présentées par Alcibiade, sont inacceptables, et aucun accord n’est en vue ; l’oligarchie s’installe pourtant à Athènes. Cependant, Samos, qui avait lancé ce mouvement vers l’oligarchie, revient à la démocratie et rappelle Alcibiade, qui soutient désormais lui aussi la démocratie.

Il agit alors en chef mesuré : il se rend à nouveau chez Tissapherne pour s’assurer qu’il n’aidera pas Sparte ; quand une délégation des Quatre-Cents, le gouvernement oligarchique d’Athènes, arrive à Samos, il calme les soldats qui veulent en découdre et partir pour Athènes renverser l’oligarchie. Rapidement, une démocratie modérée s’installe à nouveau à Athènes et on vote le retour d’Alcibiade : il attend pourtant quatre ans avant de rentrer, voulant s’assurer que la situation y est stable et remporter quelques succès qui lui permettent de se présenter en sauveur.

La guerre s’est cette fois déplacée vers l’Hellespont : Alcibiade joue un rôle décisif dans les victoires navales d’Abydos et de Cyzique (410). Il ne néglige pas de renforcer les revenus athéniens, bien entamés par la prise de Décélie, qu’il a conseillé aux Spartiates de renforcer, et la perte de l’Eubée : il soumet Cyzique, Chalcédoine et Sélymbria, et leur impose de verser tribut. Quand Athènes et Tissapherne signent un accord à propos de Chalcédoine, Tissapherne exige que ce soit Alcibiade qui jure. Enfin, en 409, il prend possession de Byzance, et entre triomphalement au Pirée pendant que Chrysogonos – vainqueur à Delphes – l’accompagne.

Retour à Athènes, dernières fuites et mort

En 407, il est de nouveau élu stratège et rentre à Athènes. L’accueil est triomphal, ses biens lui sont rendus et on rétracte les malédictions qui avaient été prononcées contre lui. Il rétablit la procession par terre vers Éleusis à l’occasion des mystères, qui avait été supprimée à cause de la proximité du fort de Décélie, offrant ainsi un succès symbolique à Athènes. Il part en octobre pour l’Ionie ; il laisse sa flotte à Notion, près d’Éphèse, sous le commandement de son pilote Antiochos, pour aller aider son collègue Thrasybule qui assiège Phocée. Malgré l’ordre de ne pas attaquer, Antiochos pénètre dans le port d’Éphèse où se tient la flotte péloponnésienne commandée par Lysandre, qui reçoit le soutien financier du fils du roi de Perse, Cyrus le Jeune. La défaite de Notion entraîne la destitution d’Alcibiade et des autres stratèges. Il décide de s’enfuir dans quelques fortins qu’il possède en Thrace.

Alcibiade se trouve alors près de l’Hellespont où les armées ennemies s’apprêtent à se rencontrer à nouveau. Alors que la flotte spartiate de Lysandre est stationnée à Lampsaque, sur la rive sud, les navires athéniens mouillent à Aigos Potamos sur la rive nord. Alcibiade vient à la rencontre des stratèges athéniens, critique leur position et suggère un plan d’attaque ; il n’est pas écouté et la défaite d’Aigos Potamos marque la ruine finale d’Athènes dans la guerre du Péloponnèse.

Dès lors, Alcibiade est à nouveau en danger, même dans sa retraite thrace : il est frappé d’exil par les Trente, et ne peut pas se réfugier à Sparte. Il s’abrite finalement chez le satrape perse Pharnabaze en Bithynie. Son séjour est court : quelques semaines après son arrivée, il s’enfuit vers l’est et trouve la mort dans un village de Phrygie, Mélissé. Athénée rapporte que le tombeau d’Alcibiade est visible à Mélissé, et que tous les ans, on y sacrifie un bœuf, par la volonté de l’empereur Hadrien, qui fit placer sur ce tombeau une statue d’Alcibiade en marbre de Paros. Les sources sont à peu près d’accord sur les circonstances de sa mort : il se trouve dans une maison isolée avec une courtisane et peut-être un autre homme ; les assassins mettent le feu à la bâtisse, Alcibiade sort de la maison un poignard à la main ; comme les meurtriers n’osent pas l’attaquer au corps à corps, il meurt sous les coups de leurs javelots.

Mais la présence d’Alcibiade dans cette région reculée et l’identité des commanditaires de l’assassinat divisent les auteurs : il aurait découvert un complot contre le Roi de Perse ourdi par Pharnabaze, qui le fait tuer ; il aurait séduit une jeune fille de bonne famille et ses frères se seraient vengés sur lui ; il aurait été assassiné par Pharnabaze sur ordre de Lysandre. Enfin, Jacqueline de Romilly imagine que, à l’instar de Thémistocle, il aurait voulu se réfugier auprès d’Artaxerxès II et aurait été rattrapé par l’ordre de Lysandre.

Alcibiade dans les arts et les lettres

Dans l’Antiquité grecque, des philosophes le mentionnent, au premier rang desquels se situe Platon qui en fait un interlocuteur de Socrate dans l’Alcibiade majeur, l’Alcibiade mineur et Le Banquet ; dans le Gorgias et dans le Protagoras, il est également cité plusieurs fois. Selon Théophraste, Alcibiade était l’orateur le plus habile à trouver et à imaginer ce qui convenait à son sujet ; mais les idées et les termes les plus propres à les exprimer ne se présentant pas toujours facilement à son esprit, il hésitait souvent, il s’arrêtait au milieu de son discours, ou répétait les derniers mots, afin de penser à ce qu’il devait dire ensuite. Il écrit également qu’Alcibiade était « celui qui saisissait sur-le-champ les occasions et qui semblait inspiré par les affaires, frappait d’étonnement la multitude et s’en rendait facilement le maître ».

Dans Les Grenouilles, Aristophane place dans la bouche de Dionysos la question suivante : « Au sujet d’Alcibiade, quel est votre sentiment à l’un et à l’autre ? » Eschyle et Euripide, à qui la question est adressée, condamnent l’attitude du stratège.

Dans la littérature moderne

  • François Villon, dans la Ballade des dames du temps jadis fait référence à Alcibiade, considéré comme une femme (3° vers, Archipiada)
  • Antonio Rocco, Alcibiade, enfant à l’école , Venise, 1652 : œuvre érotique qui décrit la relation homosexuelle entre un professeur et son élève, sur les modèles de Socrate et Alcibiade
  • Thomas Otway, Alcibiades, tragédie, 1675
  • Philippe Quinault, Le feint Alcibiade, tragi-comédie, 1658
  • Jean Galbert de Campistron, Alcibiade : tragédie, 1685
  • François de Salignac de La Mothe-Fénelon, dans Dialogues des Morts, le convie notamment à disserter avec Socrate son maître au cours de plusieurs échanges, insistant sur la complexité et l’égocentrisme du personnage.
  • Philippe Poisson, Alcibiade : comédie en trois actes, 1731
  • Crébillon fils, Lettres athéniennes, extraites du porte-feuille d’Alcibiade, 1771, roman épistolaire
  • Ange-Étienne-Xavier Poisson de La Chabeaussière, Lasthénie ou Une journée d’Alcibiade, comédie en un acte, mêlée de vaudevilles, 1802, lire en ligne[archive]
  • J. B. Drouet, Un épisode de la vie d’Alcibiade ou l’époux volage dupe de lui-même, comédie en un acte et en vers, 1827, lire en ligne[archive]
  • Augustin Caminade-Chatenay, Alcibiade : tragédie en cinq actes et en vers, Paris, 1819 (lire en ligne[archive])
  • Élie Remignard, Le Chien d’Alcibiade, comédie en un acte et en vers, 1850, lire en ligne[archive]
  • Alfred Claudel, Alcibiade, comédie en un acte et en vers, 1864, lire en ligne[archive]
  • Georg Kaiser, Alcibiade sauvé, 1920
  • Éric Jourdan , Sans lois ni Dieux : Le Songe d’Alcibiade, H&O, 2006

 

Thucydide,l’homme politique et historien athénien, V eme siècle avant J.V.

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Buste de Thucydide, Musée royal de l’Ontario

Thucydide (en grec ancien Θουκυδίδης / Thoukudídês) est un homme politique et historien athénien, né vers 460 av. J.-C. dans le dème d’Halimunte (Attique), mort, peut-être assassiné, entre 400 et 395 av. J.-C. Il est l’auteur de La Guerre du Péloponnèse, récit d’un conflit athéno-spartiate qui se déroula entre 431 av. J.-C. et 404 av. J.-C.

Biographie

Origine et jeunesse

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Hermès à deux visages montrant des vues d’artiste d’Hérodote et de Thucydide. Collection Farnèse. Naples.

Thucydide est le fils d’un eupatridês (aristocrate) athénien nommé Oloros. Sa famille est probablement apparentée à celle de Cimon. Elle bénéficie également d’une fortune considérable. Le père de Thucydide possède des mines d’or en Thrace et des forêts sur le mont Pangée. On estime sa date de naissance à 460 av. J.-C., grâce à un commentaire de Pamphila.

Nous avons très peu d’informations sur sa vie. Il aurait probablement eu pour maître Antiphon de Rhamnonte. Il en fait un éloge au livre VIII.

Selon Lucien de Samosate et la Souda, Thucydide enfant assista à une lecture faite par Hérodote de son œuvre, lors des Jeux olympiques : sans doute cette tradition représente-t-elle une manière symbolique de rendre hommage à son prédécesseur — celui que l’on surnomme le « père de l’Histoire ». Cependant, ainsi que l’a remarqué l’historien Alexis Pierron en 1881, « Thucydide n’admirait que médiocrement le livre d’Hérodote. Il reproche même assez rudement au vieil historien d’avoir eu en vue le plaisir du lecteur plus que son utilité, et d’avoir sacrifié trop souvent à l’amour du merveilleux. Mais c’est ici le jugement de Thucydide homme déjà mûr, préoccupé avant tout des enseignements politiques qui doivent découler de l’histoire, et travaillant avec effort, comme il le dit lui-même, afin de léguer aux siècles à venir un monument impérissable. »

Carrière et exil

Durant ses trente premières années, Thucydide a dû se préparer aux charges gouvernementales qui allaient lui incomber, mais sa vie se situe entre deux moments extrêmes de l’histoire d’Athènes : entre la splendeur des années triomphantes du milieu du Ve siècle av. J.-C. et le dernier quart du siècle, où la cité sort exsangue et humiliée de l’occupation spartiate.

De cette crise, Thucydide, entre trente et quarante ans, écrit l’histoire au fur et à mesure qu’elle se déroule. Il ne parle de lui, en -430, que pour décrire les symptômes de la peste qu’il croit avoir contractée. Il est le disciple d’Anaxagore de Clazomènes et, selon la tradition, il a étudié l’enseignement d’Antiphon. Marié, il a un fils, Timothée.

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La puissance athénienne en 431

En -424, il est élu stratège. On lui confie le commandement d’une escadre de sept navires, qu’il doit mener en Thrace pour maintenir l’ordre. Une expédition du Spartiate Brasidas l’oblige à porter secours à son homologue Euclès. Malheureusement, il ne peut empêcher le Lacédémonien de prendre Amphipolis, même s’il parvient à s’emparer d’Eion. Pour cette raison, il est accusé de trahison, ce qui le force à s’exiler d’Athènes pendant vingt ans. Pendant son exil, Thucydide voyage à travers l’ensemble de la Grèce et accumule de nombreux témoignages auprès des combattants des deux camps (spartiates et athéniens).

D’après Pausanias (Description de la Grèce, 23.7), Thucydide serait revenu à Athènes grâce à un décret d’Oinobios et aurait été assassiné à son retour : son tombeau se trouverait non loin de la porte Mélité à Athènes. Sa mort se situe vraisemblablement entre -400 et -395. Thucydide a donc probablement connu la fin de la guerre du Péloponnèse et la tyrannie des Trente, mais sans avoir eu le temps de terminer son ouvrage. Son récit de la guerre s’arrête en effet brutalement en 411, après le renversement du régime oligarchique des Quatre-Cents à Athènes et la bataille navale de Cynossema. Le philosophe et historien Xénophon reprend toutefois le travail inachevé et racontera les sept dernières années de la guerre dans ses Helléniques.

Méthode

Recherche de la vérité

Thucydide est un véritable historien au même titre qu’Hérodote au sens où il rationalise les faits et explore les causes profondes des événements, en écartant tout ce qui procède du mythe ou de la rumeur. Pour lui, la qualité fondamentale de son métier est l’exactitude, qui implique l’impartialité, et son premier devoir consiste donc à rechercher la vérité. Lui-même expose d’emblée sa méthode (I, XX, XXI, XXII), en expliquant le soin qu’il a mis à recueillir tous les documents, tous les témoignages, et à les comparer pour en tirer ce qu’ils contenaient de vérité.

Dans un préambule célèbre, il explique pour quelle raison il a choisi de relater la guerre du Péloponnèse : c’est l’événement le plus important de l’histoire grecque jusqu’à son époque. Afin de le démontrer, il se livre à une synthèse de l’histoire grecque jusqu’aux guerres médiques. Puis il évoque les causes lointaines ou immédiates qui ont provoqué le conflit d’Athènes et de Sparte. Une fois arrivé au récit même de la guerre, il établit la date des premières hostilités, puis se consacre à son sujet.

Philosophie de l’histoire

Point de digressions sur les affaires intérieures de Sparte ou d’Athènes, point d’anecdotes : rien que ce qui est indispensable à la clarté de la démonstration. Thucydide raconte la guerre année par année, saison par saison, brassant les événements simultanés sans craindre de morceler son récit. Contenue par une méthode aussi inflexible, la narration reste très sobre. C’est à peine si, pour mieux faire comprendre les faits, il y mêle des considérations très rapides, des définitions morales, des analyses de sentiments. Il s’arrête pourtant quelquefois afin d’expliquer, dans un résumé lumineux, dans une réflexion incisive, les causes des événements, la situation morale des peuples, le fond même de la politique. À l’occasion des troubles de Corcyre ( Corfou aujourd’hui ), il trace un tableau général des mœurs de son époque.

 

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Buste d’Alcibiade

De ces réflexions, de ces peintures morales, se dégage sa philosophie. Thucydide ne voit pas dans les événements le résultat d’une intervention divine, mais la conséquence de lois générales qui gouvernent le monde. Lorsqu’il décrit une éclipse de Soleil ou de Lune, c’est à la manière d’un savant. S’il parle des oracles, c’est d’un simple point de vue objectif, factuel. Quand il parle des dieux, c’est au titre des croyances de son temps. Il leur oppose la faiblesse de l’humain, faiblesse dont l’homme ne peut se relever que par la raison (gnômè). Ici réside une analogie entre Thucydide et Anaxagore ; mais, tandis que le noûs d’Anaxagore est l’intelligence prise en soi, la raison de Thucydide représente l’intelligence appliquée à la connaissance des choses. Thucydide place la gnomè au premier rang des qualités ; quand il fait l’éloge de quelques grands personnages, c’est toujours en relation avec cette gnômè. Sans doute l’intérêt est-il le mobile des actions, mais il ne faut pas que l’homme se laisse entraîner par la passion égoïste. Pour réussir, l’action doit être intelligente et par conséquent morale, faute de quoi les hommes échouent dans leurs entreprises.

Cette impartialité n’exclut ni le patriotisme ni les préférences politiques : dans plus d’un passage, on reconnaît l’œuvre d’un Athénien fier de sa patrie. Thucydide admire Périclès et approuve son pouvoir sur le peuple, tout en n’approuvant ni les démagogues qui le suivent, ni la démocratie radicale qu’il prône. Il juge cependant la démocratie acceptable entre les mains d’un dirigeant rationnel.

Œuvre

Ainsi commence l’auteur :

« Θουκυδίδης Ἀθηναῖος ξυνέγραψε τὸν πόλεμον τῶν Πελοποννησίων καὶ Ἀθηναίων. »

« Thucydide l’Athénien a raconté la guerre des Péloponnésiens et des Athéniens. »

L’œuvre comprend huit livres :

  • I : introduction, récit des éléments déclencheurs de la guerre
  • II : années 431–428, récit de la peste d’Athènes
  • III : années 428–425, le sac de Mytilène
  • IV : années 425–422, bataille de Sphactérie
  • V : années 422–415, paix de Nicias
  • VI : années 415–413, début de l’expédition de Sicile
  • VII : année 413, fin de l’expédition
  • VIII : années 412-411 jusqu’au retour d’Alcibiade

Le texte s’arrête soudain à l’année 411, au milieu d’une phrase. On ne sait si cette interruption est volontaire, ou si l’auteur n’a pu compléter son récit avant sa mort. La question de savoir si Thucydide a rédigé son œuvre par étapes ou en une seule fois est encore aujourd’hui débattue par les chercheurs.

Quelques citations :

  • « Du fait que l’État chez nous est administré dans l’intérêt de la masse et non d’une minorité, notre régime a pris le nom de démocratie. »
  • « L’épaisseur d’une muraille compte moins que la volonté de la franchir. »
  • « C’est une règle générale de la nature humaine : les gens méprisent ceux qui les traitent bien et regardent vers ceux qui ne leur font pas de concessions. »
  • « Le fort fait ce qu’il peut faire et le faible subit ce qu’il doit subir. »
  • « Des hommes illustres ont pour tombeau la terre entière. »
  • « L’histoire est un perpétuel recommencement. »
  • « Ce n’est pas en acceptant les bons offices d’autrui que nous nous faisons des amis, mais en offrant les nôtres. »
  • « Quand on peut user de violence, il n’est nul besoin de procès. »
  • « Il est dans la nature de l’homme d’opprimer ceux qui cèdent et de respecter ceux qui résistent. »
  • « Mettez le bonheur dans la liberté, la liberté dans la vaillance. »
  • « En voulant justifier des actes considérés jusque-là comme blâmables, on changea le sens ordinaire des mots. »
  • « Tout homme tend à aller jusqu’au bout de son pouvoir. »
  • « Il faut choisir, se reposer ou être libre. »
  • « La manifestation du pouvoir qui impressionne le plus les gens est la retenue. »
  • « Un homme qui ne se mêle pas de politique mérite de passer, non pour un citoyen paisible, mais pour un citoyen inutile. »
  • « Nous cultivons le beau dans la simplicité, et les choses de l’esprit sans manquer de fermeté. »
  • « La force de la cité ne réside ni dans ses remparts, ni dans ses vaisseaux, mais dans le caractère de ses citoyens. »
  • « Le bonheur est une question de liberté, et la liberté est une question de courage individuel. »

Bibliographie

Textes de Thucydide

  • Œuvres de Thucydide, édition et traduction de Jacqueline de Romilly, en collaboration avec Louis Bodin et Raymond Weil, 5 vol., Les Belles Lettres, 1953-1972. Rééditées (sans le texte grec) en 1990 aux Éditions Robert Laffont, collection « Bouquins ».
  • traduction française intégrale ici : http://remacle.org/bloodwolf/historiens/thucydide/table.htm %5Barchive%5D
  • Hérodote – Thucydide. Œuvres complètes, trad. Andrée Barguet pour Hérodote : L’enquête ; traduction Denis Roussel pour Thucydide : Histoire de la guerre entre les Péloponnésiens et les Athéniens, Gallimard, coll. « Pléiade », 1904 p.
  • Thucydide, Jean Capelle (notes) et Jean Voilquin (traduction), Histoire de la guerre du Péloponnèse, 1937
    • Ouvrage en deux tomes. Prix de l’Académie française [archive]

Éditions anciennes

Le philologue allemand Carl Andreas Duker publia en 1731 à Amsterdam une excellente édition de textes de Thucydide.

Études en langue française

  • Raymond Aron, Dimensions de la conscience historique, Plon, coll. « Agora », 1985.
  • Olivier Battistini, La Guerre du Péloponnèse, Thucydide d’Athènes, Ellipses, coll. « Les Textes fondateurs », 2002.
  • Jacqueline de Romilly, Thucydide et l’impérialisme athénien : La pensée de l’historien et la genèse de l’œuvre, Les Belles Lettres, 1961.
  • Jacqueline de Romilly, Histoire et raison chez Thucydide, Les Belles Lettres, coll. « Études anciennes », 2005 (1re éd., 1956).
  • Jacqueline de Romilly, La Construction de la vérité chez Thucydide, Julliard/Conférences, essais et leçons du Collège de France, 1999.
  • Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?, Seuil, 1983.

Études en langue anglaise

  • Marc Cogan, The Human Thing : The Speeches and Principles of Thucydides’ History, University of Chicago Press, 1981
  • Kenneth J. Dover, Thucydides, Clarendon Press, Oxford, 1973
  • John Finley, Thucydides, Harvard, 1942
  • Robert B. Strassler, The Landmark Thucydides, A comprehensive guide to the Peloponnesian War, A Touchstone Book, 1998

 

Footing ce 19 juin 2017 aux aurores .

Parti à 5h30 ,deux heures progression en altitude.Footing matinal dans les forêts de Saint André au bord limite sud est du parc de la Vanoise .Le soleil pointe à peine entre les montagnes qui culminent à 3500m environ.il est 6h30′ quand le soleil illumine cette végétation de hautes montagnes situées à plus de 2000m d’altitude. Les couleurs et les odeurs sont si généreuses, je suis en admiration tant je suis émerveillé.Passé ces émotions, il faut redescendre dans la vallée sans se blesser les rochers glissants, les branches cassées de cet hiver,les arbres déracinés, les fruits des sapins qui glissent sous les chaussures.Le regard doit constamment être porté sur les sentiers entre deux et trois mètres au devant de soi,en lançant par intervalles irréguliers quand le profil nous le permet, un regard plus éloigné 50 ou 100 mètres pour observer si rien ne gène notre progression .A la moindre négligence c’est la chute .Tous les coureurs de trails connaissent cela .

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Le Mont Genièvre :Une seule ferme,celle de la maison de la famille Fey Emile le grand père maternel d’Yvonne et Gisèle Gagnaire .Vous remarquez que cette grande ferme  bâtie à flanc de rocher avec une seule pente sur le toit,cette technique permettait aux avalanches de rouler sur le toit en détruisant au minimun l’habitat, car cet emplacement était un couloir propice aux avalanches .Aujourd’hui cette maison appartient à des cousins habitant la commune du Freney .C’est au début du siècle que cette famille Fey éleva ici ces 12 enfants , le père faisait le pain une fois par semaine pour tout son petit monde .La famille était entièrement autonome,les champs produisaient les légumes,blé,pommes de terre,le potager,quelques vaches,des cochons,des moutons,des chèvres, des poules et des lapins. Ils descendaient à Modane uniquement pour acheter du sel et du sucre et quelques produits de première nécessité .Une fois l’an à la grande foire annuelle ou ils allaient vendre leurs veaux et quelques poules et lapins, cette bien modeste recette annuelle leur permettait d’acheter des vêtements pantalons,chaussures, aiguilles et fil à repriser . { Propos et commentaires  recueilli par les petits enfants de 88 ans Gisèle et Yvonne Gagnaire habitantes de Saint André et par Monsieur et Madame Poilane Francis,native du village 90 ans en 2017,demeurant 43 chemin des pierres 73500 Saint André }

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Un refuge de chasseurs ou plus sûrement de garde chasse .

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Votre serviteur aux pieds solides .

Fête Dieu à Aussois le 18 juin 2017, en Maurienne Savoie France

Procession de la fête Dieu , qui perdure depuis le XIIIeme siècle ici en Maurienne.

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La mairie d’Aussois .

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Le porche d’église du XIIIeme siècle et son monument aux morts accolé .

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« Nos pères nous ont raconté ton oeuvre au long des âges …Tu viens encore nous visiter et sauver ton ouvrage … »

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« Tu prends la tête du troupeau comme un pasteur fidèle , et tu le guides vers les eaux de la vie éternelle . »

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Les coiffes des savoyardes et leurs étoles décorées et brodées à la main par leurs mères .

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Les grenadiers de l’Empire .

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Les femmes en tenue d’époque vont réciter les psaumes à chaque arrêt du Dais à baldaquin et du prêtre portant le Saint sacrement .

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La chapelle de la Salette . »C’est toi le Dieu qui nous a faits , qui nous a pétrit de la terre .Ton amour nous a façonnés,tirés du ventre de la terre.Tu as mis en nous ton Esprit,nous tenons debout sur la terre. »

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Car la merveille est sous nos yeux, aux chemins de la terre.Nous avons vu les pas d’un  Dieu partageant nos misères .

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Le Commandant donne ces instructions à son grognard ,devant l’entrée de l’église construire en l’an 1530 .

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La chapelle Saint Nicolas . »La terre nous donne le pain,le vin qui réjouit notre coeur.Tu fais germer le grain semé,en temps voulu,les fruits murissent,.Tu rassasies tous les vivants,les hommes travaillent pour vivre . »

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Chaque fontaine un chapelet est récité

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Chaque porte cochère est fleurie et décorée .

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Saint André , le chalet de la Cou 1730m d’altitude  propriété famille Pasquali .

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Tous les savoyards savent travailler le bois .

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Le lac de Saint Alban d’Hurtières .

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Vue sur le village d’Aussois sous la neige 640 habitants perché entre 1120m et 3600m les sommets, situé à 8km de Modane – février 2016  Savoie, France.

 

 

 

Ours noir,Ursus americanus dans les Appalaches .

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Histoire vécue par ma famille mercredi 14 juin 2017 sur le chemin des Appalaches .Nous sommes au nord de southfields, new york. nous nous rapprochons de fingerboard shelter; m’a laissée ma fille comme dernier message.

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My daughter says about me that I am « hardcore ». Should I be proud??😒 Last summer we spent 2 months on the AT, we saw 2 moose, some salamanders and water snakes… This week on the trail, we already walked by 1 copperhead and 2 rattlesnakes (1 was as close as 2ft from Patrice).😱We spent last night fighting for our food with a black bear. The bear was fearless of people and quite aggressive. She came back 3x in the night to get our bags (hung 18ft high in the tree – PCT style). Sleepless night!

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The bear came several times this past month and got most of the foodbags from the hikers at the Fingerboard shelter. A serious problem for the Harriman State Park.

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L’ours noir (Ursus americanus), aussi appelé baribal, est l’ours le plus commun en Amérique du Nord. Il se rencontre dans une aire géographique qui s’étend du nord du Canada et de l’Alaska au nord du Mexique, et des côtes atlantiques aux côtes pacifiques de l’Amérique du Nord. Il est présent dans un bon nombre d’États américains et dans toutes les provinces canadiennes. Il préfère les forêts et les montagnes où il trouve sa nourriture et peut se cacher. La population d’ours noirs était sans doute de deux millions d’individus autrefois. Aujourd’hui, l’on estime qu’il existe entre 500 000 et 750 000 ours noirs sur ce continent. Longtemps chassé pour sa fourrure, il subit aujourd’hui la réduction de son milieu naturel par l’Homme.

Plus petit que l’Ours brun et l’Ours blanc, cet animal présente une couleur de fourrure plus ou moins foncée selon les régions allant du noir au blanc (la fourrure blanche est provoquée par un caractère récessif), en passant par le rougeâtre et le gris argenté. On le nomme donc à tort « ours noir ». 16 sous-espèces, dont certaines menacées, sont reconnues. L’Ours noir n’hiberne pas au sens strict, mais passe l’hiver dans un état de somnolence en vivant sur ses réserves de graisses accumulées pendant l’automne. Il est omnivore, même si son régime alimentaire est dominé par les végétaux. Contrairement aux idées reçues, l’Ours noir est un bon nageur et il grimpe facilement aux arbres pour échapper à un danger.

Caractéristiques physiques

L’Ours noir mesure généralement entre 140 et 200 cm de longueur. Sa taille au garrot est comprise entre 100 et 120 cm.

L’Ours noir est plus petit que l’Ours polaire et l’Ours brun. Sa masse dépend de l’âge, du sexe de l’animal et de la saison : en automne, l’Ours noir grossit et fait des réserves de graisse afin de passer l’hiver. Les femelles pèsent entre 40 kg et 180 kg (moyenne de 70-80 kg), alors que les mâles font entre 115 et 275 kg (moyenne de 120 kg). Un mâle de 400 kg a été trouvé dans le comté de Craven en Caroline du Nord.

La couleur du pelage varie du noir au blanc, en passant par de nombreuses nuances : chocolat, brun, cannelle, blond sont des couleurs plus fréquentes dans les forêts de l’ouest américain et du Canada que dans les régions de l’est. Au sud de l’Alaska et en Colombie-Britannique vit l’Ours Kermode appelé aussi spirit bear, une sous-espèce d’Ours noir dont la fourrure est d’un ton blanc crème. Des ours d’un gris bleuté occupent la baie des Glaciers en Alaska. Tous ces animaux appartiennent bien à l’espèce de l’Ours noir américain. Les albinos sont très rares. Certains individus portent une ou plusieurs taches blanches sur le cou ou sur la poitrine. L’Ours noir mue et son épaisse fourrure le protège contre les piqûres des insectes et contre les rigueurs de l’hiver.

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L’Ours noir possède un museau brun

Les ours noirs sont capables de se tenir debout et de marcher sur leurs pattes arrières : celles-ci sont légèrement plus longues (13 à 18 cm) que les pattes avant. Chaque patte est dotée de cinq doigts avec des griffes non rétractiles utilisées pour déchirer, creuser, gratter le sol et grimper aux arbres. Un coup d’une patte avant suffit à tuer un cerf adulte.

L’Ours noir possède de petits yeux généralement de couleur noir, des oreilles arrondies, un long museau pointu de couleur brune, des naseaux allongés et une queue relativement courte (8-14 cm). Ses yeux sont marrons. Sa vision n’est pas particulièrement bonne mais les expériences montrent qu’elle lui permet de distinguer les couleurs. En revanche, son ouïe et son odorat sont très développés ; sa langue agile et ses lèvres mobiles lui permettent de manger de petites baies et des fourmis. Enfin, son profil facial droit et son museau pointu le différencient du Grizzli qui vit aussi en Amérique du Nord. L’Ours noir est en outre plus petit et ne possède pas de bosse entre les épaules.

Répartition et habitat

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L’Ours noir occupe un espace compris entre les régions septentrionales de l’Alaska et le Mexique. Il se rencontre du littoral de l’Atlantique aux côtes du Pacifique. Même s’il préfère les forêts et les zones plantées d’arbustes, il peut s’adapter à des climats et des milieux naturels très variés : il fréquente aussi bien les marécages et les forêts pinifères subtropicales du sud-est des États-Unis (Louisiane, Alabama, Floride, etc.) que les hautes montagnes du sud-ouest, entre 900 et 3 000 mètres d’altitude ou encore la toundra du Labrador. Il habite aussi dans les forêts mixtes du sud-est du Canada et du nord-est des États-Unis, mais également dans le sud des montagnes Appalaches. L’ours noir est également trouvé partout des habitats convenables à l’ouest. Ces habitats comprennent souvent les zones arides chapparal montagnes couvertes en Californie du Sud, les forêts tempérées de l’Oregon et de Washington, sur toute la longueur des montagnes Rocheuses, et même des parties du désert de Sonora. Il est en revanche quasiment absent des zones arides du continent nord-américain.

L’hiver passé, l’Ours noir quitte son abri et se met en quête de nourriture à des altitudes moyennes et dans les vallées exposées au soleil. À mesure que l’été approche, il regagne des altitudes plus élevées. La forêt constitue un milieu favorable pour l’Ours noir qui peut s’y cacher et se protéger du soleil.

Comportement

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L’ours est capable de nager

Malgré leur taille et leur masse, les ours noirs sont étonnamment agiles dans leurs mouvements. Ils se déplacent en fonction des saisons pour rechercher leur nourriture. Ils grimpent facilement aux arbres pour échapper au danger, grâce à leurs muscles dorsaux puissants et à leurs griffes. Ils peuvent courir jusqu’à 55 km/h. L’ours est un animal plantigrade, c’est-à-dire qu’il marche en posant entièrement la plante des pieds sur le sol. Il utilise la démarche à l’amble. Il est en outre un excellent nageur et est capable de traverser un lac pour rejoindre une île.

L’Ours noir est la plupart du temps un animal solitaire sauf pendant la période de rut et dans la relation qu’entretient la mère avec ses oursons. Les ours peuvent se rassembler occasionnellement dans les zones d’abondance alimentaire. Ils sortent généralement le jour, sauf dans les secteurs où il y a beaucoup d’hommes : ils préfèrent alors la nuit pour les éviter. Contrairement aux idées reçues, les attaques d’ours noirs contre les hommes sont rares : moins de 36 attaques mortelles ont été recensées tout au long du XXe siècle. Si la femelle grizzly n’hésite pas à défendre ses petits, l’ourse noire ne s’en prend pas aux hommes pour protéger sa progéniture.

Les mâles griffent les arbres pour communiquer pendant la saison de l’accouplement et peut-être pour marquer leurs territoires. Ils utilisent également leurs odeurs. Ces territoires varient entre 20 et 100 km et couvrent ceux de plusieurs femelles. En cas de menace, les ourses poussent des plaintes ; les oursons émettent des cris ressemblant à des pleurs lorsqu’ils ont peur. Les adultes claquent des dents lorsqu’ils sont effrayés. L’Ours noir communique également par des expressions faciales et des positions particulières. Lorsqu’il se dresse sur ses pattes arrières, c’est pour flairer un danger, une odeur intrigante ou avoir un meilleur point de vue.

Les ours noirs figurent parmi les mammifères les plus intelligents : ils sont souvent dressés pour réaliser des numéros de cirque. Leur cerveau est relativement gros comparé à la taille de leur corps.

Les ours noirs passent l’hiver dans un état de somnolence : cela signifie qu’ils peuvent réagir à une attaque d’un autre animal. Lorsque les jours diminuent, ils sécrètent une hormone qui agit comme un somnifère. Leur rythme cardiaque passe alors de 50 à 10 pulsations par minute. La température du corps diminue légèrement (moins de 31 °C, soit 6,8 °C en dessous de la température corporelle d’été) car leur masse est imposante (ils perdent donc moins facilement leur chaleur que les petits mammifères qui hibernent). Ils passent tout l’hiver sans manger, ni boire, ni uriner, ni déféquer et ressortent au printemps. Cet état de dormance dure de quatre à sept mois entre octobre et mai. Cette durée varie en fonction du climat : plus l’hiver est long, plus la période de somnolence se prolonge. Aussi, celle-ci n’existe pas dans les régions du sud sauf pour les ourses enceintes. Un ours noir peut perdre jusqu’à 30 % de sa masse pendant l’hiver.

Régime alimentaire

Les ours noirs sont omnivores : les végétaux représentent 75 % de leur alimentation. Ils mangent des graminées, des herbes, des fruits (noisettes, baies, pignons, fruits d’églantiers, pommes …), des glands et des faînes.

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Un jeune ours noir, indépendant de sa mère, dans le parc national de Shenandoah.

Au Parc Oméga, Québec, Canada

Les femelles atteignent leur maturité sexuelle entre 2 et 9 ans contre 3 ou 4 ans pour les mâles. L’ours noir mène une vie essentiellement solitaire, sauf pour le lien étroit qui unit la femelle à ses petits et durant l’accouplement qui a lieu à l’époque du rut, soit en juin ou au début de juillet. Alors que le mâle continue de grandir jusqu’à l’âge de sept ans, la femelle cesse de se développer plus tôt. Les ours noirs s’accouplent tous les deux ou trois ans environ au cours des mois de mai et juin, et jusqu’en août dans les forêts de feuillus de l’est.

La gestation dure généralement 6 ou 7 mois. Le développement de l’embryon commence dix semaines après l’accouplement : cette implantation différée, qui est commune chez toutes les espèces d’ours, permet d’éviter les naissances en automne. L’embryon arrête de croître quelques jours après la fertilisation et s’implante dans l’utérus uniquement au début de la période d’hibernation, les premiers jours de novembre. À la fin de l’été et en automne, la femelle de l’ours noir mange tout ce qui lui tombe sous la dent pour prendre le plus de poids possible. Si elle pèse au moins 70 kg quand elle s’installe dans sa tanière, il y a de bonnes chances que les embryons s’implantent et que la gestation se poursuive.

Les oursons naissent de la fin novembre à février, donc de 5 à 8 mois après l’accouplement qui se fait entre le mois de mai et de juin, dans la tanière. Chaque portée compte en moyenne un ou deux oursons et jusqu’à 6 dans l’est des États-Unis. Seules les femelles en très bonne santé donneront toutefois naissance à plus de trois oursons. La quantité de nourriture présente dans l’habitat déterminera donc essentiellement la probabilité de mise bas et la grosseur des portées. Ils pèsent chacun entre 200 à 450 grammes, en moyenne 350 grammes. Comparativement à d’autres mammifères, cette masse est très faible par rapport aux 70 kg de la mère. Les petits mesurent 15 à 20 cm à la naissance. Les petits viennent au jour sans poils, avec les yeux bleus et sont aveugles. Ils sont nourris au lait maternel et tenus propres dans la tanière pendant l’hiver. Les femelles allaitent en position assise.

Lorsqu’ils sortent de la tanière au printemps, les jeunes pèsent entre 2 et 5 kg ; ils sont sevrés au bout de 6 à 8 mois. À un an, ils pèsent entre 13 et 27 kg, mais guère plus à deux ans. Normalement, 80 % des oursons se rendront à maturité, contre 30 % seulement dans le cas de ceux qui perdent leur mère durant leur premier été. Ils ne quittent leur mère qu’à l’âge de 16 ou 17 mois, parfois 29 mois. Leur survie dépend de l’aptitude de la mère à leur enseigner à chasser et à trouver un repaire. La mère apprend à ses oursons à grimper aux arbres pour échapper aux prédateurs. Elle s’occupe aussi de la tanière qui permet de passer l’hiver. Il faut beaucoup d’énergie pour allaiter et élever des oursons, et les femelles en mauvaise santé pourraient être incapables de se reproduire.

Les mâles vivent à l’écart et parcourent des territoires de 50 à 150 km2, englobant ceux où vivent les femelles ; ils ne participent pas à l’éducation des oursons.

Menaces et conservation

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Garde britannique

Avant l’arrivée des Européens, les Amérindiens chassaient l’ours pendant l’hiver, profitant de la période de dormance. L’animal leur fournissait de la viande, de la graisse et de la fourrure. Les guerriers portaient des colliers de griffes autour de leur cou ; par superstition, ils ne prononçaient jamais son nom et le chasseur devait demander pardon avant de tuer un ours. L’art amérindien représentait cet animal vénéré sur les totems. Au cours de certaines cérémonies, ils pratiquaient la danse de l’ours. À la fin du XVIIe siècle, la Compagnie de la Baie d’Hudson encourageait les Amérindiens à faire le commerce des fourrures d’ours : ils échangeaient des couvertures de laine contre des peaux d’ours noirs. L’Ours noir fut également chassé pour confectionner les célèbres chapeaux de la garde britannique et de certains régiments de l’armée canadienne et de l’armée britannique. L’utilisation de la fourrure des ours pour ces couvre-chef, des animaux tués dans des collisions avec des automobiles ou des prises de chasse, est critiquée par des associations de protection des animaux comme PETA. Des essais de chapeaux en fourrure synthétique ont été réalisés. Enfin, les pattes et la bile du plantigrade sont aujourd’hui encore très recherchées en Asie : un gramme de bile, utilisée dans la pharmacopée chinoise, coûte 155 dollars.

Prédateurs et mortalité

Dans la nature, l’espérance de vie moyenne du mammifère est d’environ 10 ans ; il peut parfois vivre jusqu’à 30 ans. Aujourd’hui, on estime entre 500 000 et 750 000 le nombre d’ours noirs sur le continent américain. Leur faible fécondité et leur maturité sexuelle tardive constituent des menaces à la survie de l’espèce.

Les principales causes de mortalité sont les collisions avec les automobiles, sur des routes qui sont une cause de fragmentation forestière. La chasse, également facilitée par les routes est une autre source de mortalité.
Les oursons meurent parfois sous-alimentés, ou d’une chute depuis un arbre. Ils constituent des proies pour les prédateurs tels que le loup, le puma, le lynx, le coyote, l’Ours brun et les autres ours noirs, notamment les mâles en manque de nourriture. Les jeunes séparés accidentellement de leur mère meurent rapidement.

Les ours noirs continuent d’être chassés pour finir comme trophée, descente de lit mais aussi pour leur viande, au Canada et en Alaska. Environ 30 000 ours noirs par an sont tués dans toute l’Amérique du Nord, mais cette chasse est très réglementée. Les principaux parasites de l’Ours noir sont le ténia, l’ascaris et les vers du genre trichinella. Ils peuvent également souffrir de tuberculose, d’arthrite et de broncho-pneumonie.

Les populations de l’ouest des États-Unis sont encore nombreuses alors que celles de l’est du pays ont tendance à se réduire dangereusement. Ces dernières vivent essentiellement dans les montagnes, les forêts ainsi que dans les parcs nationaux et les réserves naturelles. Les régions à l’est du Mississippi sont en effet les plus anthropisées alors que de larges zones des Montagnes Rocheuses des hauts plateaux et du Grand Bassin demeurent sauvages. L’animal est absent de onze États sur 50 dont Hawaii, les deux Dakota, les États très urbanisés comme le Maryland ou le Delaware, et plusieurs États du centre-est dans lesquels montagnes et forêts sont inexistantes.

Ensuite, la situation de l’ours noir varie selon les sous-espèces et les régions. Ainsi, l’ours noir de Floride (Ursus americanus floridanus) est classé comme espèce menacée. Une étude menée en Californie en 1998 évalue entre 17 000 et 23 000 le nombre d’ours noirs dans cet État du sud-ouest des États-Unis. Cette population est actuellement stable, voire en très légère progression.

Dans le parc national de Yosemite en Californie, la population des ours noirs est estimée entre 10 000 et 25 000 individus. Les rangers en dénombrent une quinzaine dans la vallée de Yosemite, c’est-à-dire le secteur le plus fréquenté par les touristes. L’Ours noir s’adapte facilement à la présence des hommes et ne néglige pas leur nourriture. Il peut alors pénétrer dans les campings et dans les véhicules stationnés sur les parkings. Autrefois, les ours étaient nourris par les hommes, ce qui provoqua des attaques et de nombreux blessés. Aujourd’hui, de nombreux panneaux d’information et des messages de prévention déconseillent de nourrir les animaux sauvages, en particulier les plantigrades. Les poubelles du parc ont été consolidées et fermées hermétiquement ; des box ont été aménagés dans les campings pour entreposer la nourriture. Les incidents sont en baisse, pourtant deux à trois ours agressifs doivent être abattus chaque année dans le Yosemite.

Dans un autre parc national américain, au Yellowstone, on nourrissait aussi les ours, ce qui constituait une attraction appréciée des touristes. Aujourd’hui, le parc a abandonné cette habitude. On compte actuellement 10 000 ours noirs au Yellowstone.

À l’est des États-Unis, il y a une population de 400 à 600 ours noirs dans le Parc national des Great Smoky Mountains. C’est au cours des années pauvres en faînes que les incidents avec les visiteurs se sont multipliés. Dans cette région, l’Ours noir subit la concurrence d’espèces invasives telles que le Sanglier d’Europe, qui est un important consommateur de glands. Les rangers endorment les ours mâles les plus dangereux et les déplacent vers des secteurs sauvages.

Dans le New Hampshire, le naturaliste Ken Killian a ouvert un établissement qui recueille et soigne les ours noirs blessés ou les oursons égarés. Une expérience similaire est menée dans le Minnesota où 3 000 ours noirs vivent dans la Superior National Forest.

Des corridors biologiques et des écoducs ont été aménagés pour l’Ours noir de Floride pour empêcher son extinction.

L’Ours noir américain est protégé par la loi dans plusieurs États américains du Sud comme la Louisiane, le Mississippi ou le Texas. Tuer illégalement un ours noir est puni par une importante amende et une peine de prison.

Classification et sous-espèces

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Ours noir en Louisiane

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L’Ours Kermode n’est pas un albinos mais une sous-espèce très claire d’Ours noir

Nom commun

En anglais, l’Ours noir est couramment appelé American Black Bear, Black bear ou encore Cinnamon Bear (cinnamon signifie « cannelle ») pour les animaux de coloration brun-roux. Il porte également le nom de « Baribal ».

Taxonomie

Les relations phylogéniques avec les autres espèces de la famille des ursidés ne sont pas clairement définies. L’Ours noir est cependant très proche des ours à collier, blancs et bruns. Toutefois, il est beaucoup plus petit que l’Ours blanc dont la masse peut atteindre 700 kg pour un mâle.

Seize sous-espèces sont recensées sur le continent nord-américain :

  • Ursus americanus altifrontalis : côte nord-ouest du Pacifique, depuis la Colombie-Britannique au nord de la Californie et au nord de l’Idaho ;
  • Ursus americanus amblyceps : Colorado, Mexique, Texas occidental et moitié orientale de l’Arizona, sud-est de l’Utah ;
  • Ursus americanus americanus : du Montana oriental jusqu’à l’océan Atlantique, du sud et de l’est de l’Alaska et du Canada jusqu’à l’océan Atlantique et au sud vers le Texas ;
  • Ursus americanus californiensis : vallée centrale de la Californie et sud de l’Oregon ;
  • Ursus americanus carlottae : Alaska ;
  • Ursus americanus cinnamomum : Idaho, Montana occidental, Wyoming, est du Washington, Oregon et nord-est de l’Utah ;
  • Ursus americanus emmonsii : sud-est de l’Alaska ;
  • Ursus americanus eremicus : nord-est du Mexique ;
  • Ursus americanus floridanus (Ours noir de Floride) : Floride, Géorgie méridionale et Alabama ;
  • Ursus americanus hamiltoni : île de Terre-Neuve ;
  • Ursus americanus kermodei : côte centrale de la Colombie-Britannique ;
  • Ursus americanus luteolus (ours noir de Louisiane) : Texas oriental, Louisiane, Mississippi méridional ;
  • Ursus americanus machetes : Mexique ;
  • Ursus americanus perniger : Péninsule Kenai en Alaska ;
  • Ursus americanus pugnax : Archipel Alexander en Alaska ;
  • Ursus americanus vancouveri : Île de Vancouver en Colombie-Britannique.

L’Ours noir dans la culture

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Clifford K. Berryman, Drawing the Line in Mississippi : Theodore Roosevelt et l’Ours noir

Les Amérindiens Ojibwés ont fait du baribal leur totem.

En 1902, le Président américain Theodore Roosevelt se rendit dans le Mississippi afin de régler un conflit portant sur le tracé des limites séparant les États de Louisiane et du Mississippi. Au cours de son séjour, il participa à une partie de chasse au cours de laquelle il décida d’épargner un ours noir blessé. L’épisode fut relaté dans un article du Washington Post. Clifford K. Berryman l’illustra par un dessin appelé Drawing the Line in Mississippi (voir l’image) qui représentait le Président et l’ours noir en question. Rapidement, l’anecdote devint populaire. Deux émigrants russes, Rose et Morris Mictchom, créèrent un ours en peluche qu’ils baptisèrent « Teddy », le diminutif du prénom Theodore, en hommage au 26e Président des États-Unis.

En 1950, les rangers de la Lincoln National Forest dans l’État du Nouveau-Mexique sauvèrent un jeune ours noir d’un incendie qui ravageait les Montagnes Capitan. L’animal dut être soigné pour ses brûlures mais il survécut et inspira la création de l’ours Smokey, la mascotte de la prévention des feux de forêt aux États-Unis.

L’Ours noir est, en outre, l’emblème de l’université du Maine; l’une des trois mascottes des Jeux olympiques d’hiver de 2002 à Salt Lake City était un ours noir du nom de Coal (« charbon »).

Faits divers

En août 2004, un ours noir sauvage a été trouvé ivre après avoir bu 36 canettes de bière dans l’État de Washington, au nord-ouest des États-Unis. L’ours avait ouvert la glacière d’un campeur et utilisé ses griffes et ses dents pour perforer les canettes.