Les toits de Paris deviennent jardins 2019

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Vue d’artiste de la future plus grande exploitation agricole en hauteur de Paris sur le toit du hall 6 du parc des Expositions de la porte de Versailles. Réalisation prévue en 2019.

Voici donc les longs jours, le printemps chanté par Victor Hugo. En ce mois d’avril, même les toits de Paris bourgeonnent. Et cette image n’a rien d’une métaphore. Depuis fin mars, les deux terrasses du siège de la régie immobilière de la Ville de Paris (RIVP), située porte d’Italie (13e), accueillent des carrés potagers sur un espace de la taille d’un terrain de tennis . C’est le premier toit jardiné issu de l’appel à projets Les Parisculteurs, organisé en octobre par Pénélope Komitès, adjointe de la maire de Paris chargée des espaces verts. Sur 33 sites proposés par la Ville à des agriculteurs urbains, quatre jardins (sans compter celui de la RIVP) sont déjà en train d’éclore : sur un toit d’immeuble de bureaux près de la Bourse, au-dessus du gymnase Jean-Dame (2e), sur un poste-transformateur d’électricité (11e), sur le centre médical de la RATP (12e).

Mardi, c’est au tour du grand magasin le BHV Marais d’inaugurer un vaste jardin perché sur ses 7e et 8e étages, rue de Rivoli, pour l’instant le plus grand toit jardiné de la capitale (un projet hors Parisculteurs). Il détrône le potager en hauteur des Galeries Lafayette Haussmann, 1.000 m² de fraisiers plantés en 2015 et 1 tonne de fruits rouges récoltée en 2016. Sur le Bazar de l’Hôtel de Ville, ce sont plus de 1.500 m² – la taille d’une piscine olympique – qui ont été réservés à des cultures maraîchères. Et 18.000 jeunes plants ont été glissés dans des poches grimpant sur des murs tendus de toile spéciale : menthe ananas ou poivrée, framboisiers, fraises, œillets comestibles, houblon, pieds de tomates, thym citron, romarin… Le JDD a pu se promener en avant-première entre ces espaliers d’un nouveau genre, constitués par un tissu fait de chanvre et de laine de mouton, inséminés par des champignons et humidifiés par un circuit d’eau coulant dans cette membrane (selon la technique de l’hydroponie, ou culture hors-sol). Des câbles métalliques tiennent fermement l’ensemble, en cas de coup de vent.

« Nous sommes au début d’un mouvement »

La société Sous les fraises, déjà chargée du toit des Galeries Lafayette , a installé le potager vertical du grand magasin du Marais. Une fois par mois, sur inscription, les Parisiens pourront le découvrir et des écoles du secteur viendront régulièrement y jardiner. « On parle beaucoup d’agriculture urbaine, mais il faut faire comprendre que cela marche, que les fruits ou aromates ont du goût et ne sont pas pollués, comme l’a montré une étude d’Agro ParisTech », explique Yohan Hubert, fondateur de la société. Pour Alexandre Liot, le directeur du BHV Marais, le tout nouveau Jardin Perché de son magasin « s’inscrit dans le cadre d’une démarche globale de réduction de notre impact sur l’ environnement avec toute une batterie de mesures, qui vont des livraisons chez les clients en triporteur électrique au recyclage des déchets »

Les toits potagers participent à la végétalisation de Paris, l’une des mégapoles comptant le moins d’arbres par habitant du monde, selon un indice mis en place par le MIT à Boston, avec 2 m² seulement de verdure par habitant en moyenne (intra-muros, hors bois de Boulogne et de Vincennes). Ils contribuent à réduire le phénomène des « îlots de chaleur » générés par les pâtés d’immeubles et les rues, tout en produisant des fruits, des jeunes pousses, des fleurs, champignons et herbes comestibles d’une grande fraîcheur : cueillis sur le toit, vendus souvent en panier au pied de l’immeuble ou dans un restaurant du coin.

Pour l’instant, la capitale ne compte modestement que 1,7 hectare de toitures et murs cultivés (contre 12 hectares cultivés au sol). Il a fallu d’abord, depuis cinq ans, que des pionniers testent ce type d’agriculture en hauteur, là où le soleil tape plus dur et le vent souffle plus fort. Même « les oiseaux des villes se montrent plus voraces qu’à la campagne », selon Frédéric Madre, l’un des fondateurs de Topager, entreprise qui a à son actif la création d’une quarantaine de micro-fermes en région parisienne (dont la RIVP, et en 2018 le vaste toit de l’Opéra Bastille). « Nous sommes aux débuts d’un mouvement, avec, d’un côté, des projets de greenwashing et, de l’autre, des sites qui ont du sens, qui reconnectent les urbains à la nature et qui perdureront. »

Louise Doulliet, cofondatrice d’Aéromates, reconnaît « avancer en marchant ». « Nous avons testé d’abord nos techniques en hydroponie, plus légères et donc plus supportables par un toit, sur un tout petit espace de 20 m² dans le 11e au-dessus d’un restaurant. » Sa société est à présent lauréate de trois sites des Parisculteurs (dont deux ouvrent en mai). Fin 2016, une association, l’Afaup (Association française pour une agriculture urbaine professionnelle) a été créée et regroupe une cinquantaine de structures, start-up, etc. « Nous devons encore normaliser différents points juridiques, nous ne sommes, par exemple, pas des agriculteurs car nous n’avons pas de terres agricoles » explique Grégoire Bleu, le président de l’Afaup.

« L’agriculture urbaine n’a rien d’un gadget »

Il y a de quoi faire, car dans le domaine « cela bouillonne », décrit Grégoire Bleu. D’ici à 2020, s’ajouteront à ces toits jardinés plus de 5 hectares générés par le premier appel à projets des Parisculteurs et 2,3 hectares liés à de grands projets architecturaux comme le centre de logistique Chapelle internationale (18e) et six sites de Réinventer Paris. A cela se superpose l’ambition de réaliser 1,4 hectare maraîcher sur les toits annoncée par la RATP pour 2020, et le projet de toitures agricoles sur le pavillon 6 du parc des Expositions de la porte de Versailles. Une serre agricole, des carrés de culture et un « paysage comestible » pousseront sur ce grand hall, représentant 16.000 m² de surface, ce qui en fera en 2019, la plus grande exploitation agricole en hauteur de Paris. Une partie de cette ferme sera ouverte aux visiteurs, à qui « nous souhaitons offrir un lieu de vie et d’expérience durable » précise Michel Dessolain, le directeur de Viparis.

Impossible, bien sûr, d’assurer l’autosuffisance en fruits et légumes frais de Paris avec cette douzaine d’hectares perchés sur les toits : selon une étude de l’Apur de février 2017, il faudrait pour cela cultiver une surface représentant 1,5 fois la taille de la capitale! « Cela n’a jamais été la question, même si l’agriculture urbaine est très productive et n’a rien d’un gadget », précise Pénélope Komitès, l’adjointe (PS) d’Anne Hidalgo chargée de la nature et de la biodiversité. « Avec les 33 sites du premier appel à projets de Parisculteurs, nous attendons une production de 500 tonnes par an et un chiffre d’affaires de 7 millions d’euros. L’enjeu est celui d’une utilisation nouvelle du foncier parisien, de mise en place de circuits courts dans le cadre d’une adaptation aux changements climatiques. » Une centaine d’emplois seront également créés, souvent en insertion. « Mais l’équilibre économique est parfois relatif, explique Frédéric Madre de Topager, il faut prendre en compte d’autres éléments tels l’animation et le bien-être apportés aux salariés d’entreprises qui viennent s’occuper d’un carré potager au-dessus de leurs bureaux. » Parfois les projets sont mixtes, comme ce bar niché dans une serre en rooftop au-dessus de la médiathèque Françoise-Sagan (10e), prévu pour 2018. Topager y plantera du houblon, de la menthe à mojito, mais ce potager perché servira d’abord d’écrin au lieu.

D’ici à l’automne, ces nouveaux jardins vont s’enraciner. Une nouvelle vague est annoncée, avec un deuxième appel à projets de Parisculteurs, représentant également près de 5 hectares. Des copropriétés privées pourraient proposer leurs toits et des villes voisines comme Saint-Denis, Pantin et Vincennes devraient accompagner la capitale dans cette création de jardins suspendus.

Par Marie-Anne Kleiber