l’islam: Sunnites et chiites la guerre des enfants de Mahomet .

L’Obs publié le 04 janvier 2016

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Chiites-sunnites : pourquoi l’islam se déchire. (Emiliano Ponzi)

 

La tension monte entre l’Arabie saoudite sunnite et l’Iran chiite. Qu’est-ce qui oppose ces deux branches de l’islam qui se déchirent ? Quel rôle jouent dans ce conflit les deux Etats théocratiques du Moyen-Orient ? Et comment cette lutte fratricide a-t-elle engendré ce monstre appelé « Etat islamique » ?

  • L’Arabie saoudite a annoncé la rupture de ses relations diplomatiques avec l’Iran, après la crise née de l’exécution d’un dignitaire chiite dans le royaume saoudien sunnite.
  • L’islam comprend deux branches principales : les sunnites et les chiites. A quelle époque et sur quels fondements se sont-elles constituées ? Quel rôle jouent dans ce conflit l’Arabie saoudite et l’Iran ?

La vidéo a fait le tour de la Toile. Mars 2015 : pour la première fois depuis des siècles, un général iranien parade devant Tikrit, la ville natale de Saladin et de l’ancien tyran Saddam Hussein, en plein cœur de l’Irak sunnite. Qassem Soleimani vient de reprendre à l’Etat islamique (EI) l’un de ses bastions, le lieu aussi d’un de ses pires forfaits. Dix mois plus tôt, après leur offensive éclair, les djihadistes ont exécuté non loin de là, à Speicher, un camp militaire, 1.700 jeunes conscrits, tous chiites. Devant les caméras, le commandant de la brigade Al-Qods, la force d’élite des Gardiens de la Révolution, laisse éclater sa joie. Sous les youyous et une haie de fusils Kalachnikov, il célèbre sa victoire en dansant sur le sable, au milieu de ses combattants. Des miliciens chiites, pour l’essentiel. Les mêmes qui aujourd’hui s’apprêtent à lancer l’assaut contre Ramadi, un autre fief sunnite conquis par Daech. Une opération baptisée « Nous voici, ô Hussein ! », du nom du petit-fils du Prophète décapité en 680 à Karbala, dont les chiites commémorent chaque année le martyre, lors de l’Achoura.

Autre épisode de cette fureur qui s’est emparée du Moyen-Orient : le 4 mai, au siège d’Al-Jazeera, la chaîne satellitaire qatarie, c’est l’heure d' »A contresens », le très regardé talk-show de Fayçal al-Qassem. Thème de la soirée : faut-il exterminer tous les alaouites de Syrie, « femmes et enfants compris » ? Les alaouites ? Une secte musulmane chiite hétérodoxe que le présentateur vedette, célèbre pour ses diatribes, tient pour responsable de la guerre qui ravage le pays du Levant depuis quatre ans. Les Assad, le clan au pouvoir, n’en sont-ils pas issus ? Un régime soutenu à bout de bras par la République islamique d’Iran, face à des rebelles principalement sunnites.

On pourrait citer également les deux récents attentats qui ont frappé des mosquées chiites dans le nord-est de l’Arabie saoudite, la guérilla houthiste au Yémen, financée et armée par Téhéran, en lutte contre une coalition dirigée par Riyad, ou encore l’écrasement par le souverain Hamed Ben Issa al-Khalifa de toutes les velléités de réformes démocratiques dans l’île de Bahreïn, avec l’appui des tanks saoudiens.

Deux courants antagonistes

Tous ces foyers ont en commun d’opposer des chiites à des sunnites, les deux courants de l’islam. Alors que la région connaît bien d’autres lignes de clivage – idéologiques, sociales, ethniques, politiques, géostratégiques –, chaque convulsion qui la secoue est désormais vue à travers ce prisme unique. Quelle est l’origine de cet antagonisme prétendument irréductible ? A entendre les prêcheurs de haine, de part et d’autre, il en a toujours été ainsi. Faux : cette guerre de religion, qui, par sa violence, son étendue, son incidence sur les populations, n’est pas sans rappeler celles qui dévastèrent l’Europe au XVIe siècle, n’a pas de précédent dans cette partie du monde. Selon Jean-Pierre Filiu, spécialiste de l’Islam contemporain:

Cette lutte que l’on nous présente comme éternelle est en fait très récente. »

Dieu est un, mais l’islam est pluriel. L’umma, la communauté forte de 1,5 milliard de croyants, se répartit en trois grands ensembles : les sunnites, majoritaires à au moins 85%, les chiites (10 à 15%) et les kharijites, quasi disparus, hormis dans le Sud algérien (mozabites) et à Oman (ibadites). Trois familles qui se subdivisent elles-mêmes en une multitude d’écoles juridiques, branches ou confréries. Chacune se réclamant de la « vraie » foi.

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Les racines de la discorde

La première fracture remonte à la mort du Prophète, en 632. Fondateur du dernier monothéisme, Mahomet a laissé un message, mais pas de testament ni d’enfant mâle. Qui doit lui succéder à la tête de l’umma ? L’un de ses compagnons, choisi par le conseil des anciens, ou quelqu’un de son sang, une figure consensuelle, ou Ali, son gendre et cousin, le premier converti à l’islam ? Le choix se porte sur Abou Bakr, ami intime et beau-père du Prophète, membre des Quraysh, un grand clan mecquois. Ali s’incline.

Il finit par être élu à la tête des croyants en 656, à la suite d’Othman, le troisième calife, assassiné par des musulmans après un règne entaché de népotisme. A peine désigné, Ali se retrouve confronté à une révolte conduite par d’autres compagnons et, surtout, par Aïcha, son ennemie jurée, la troisième épouse du Prophète. Une rébellion écrasée lors de la bataille du Chameau, nommée ainsi car c’est sur cet animal que la veuve assiste à l’empoignade.

Nouvel affrontement en 657, cette fois à Siffin, contre l’armée de Mu’awiya, le puissant gouverneur de Damas. Après des mois de combats, Ali accepte de négocier. Un compromis rejeté par une partie de ses troupes. Les mutins seront appelés plus tard les kharijites, « ceux qui sortent ». Ali est tué par l’un d’eux en 661 et enterré à Nadjaf, en Irak. Mu’awiya en profite pour prendre le pouvoir. Il donne naissance à la première dynastie de l’islam : les Omeyyades.

La bataille du Chameau,  en 656  – miniature du XVIe siècle –
(Luisa Ricciarini/Leemage)

Le martyr de Hussein

Comme héritier, Mu’awiya impose son fils, Yazid Ier. Voilà le jeune homme calife au décès de son père, en 680, sans avoir sollicité un quelconque suffrage. Circonstance aggravante : de l’avis de tous, c’est un débauché. Hussein, le deuxième fils d’Ali, refuse de lui prêter allégeance. Il quitte La Mecque pour l’Irak, avec quelques dizaines de parents et de partisans. L’armée de Yazid l’assiège à Karbala et donne l’assaut à soixante contre un. Un massacre. Hussein est décapité ; son corps, abandonné, sans sépulture. Sa sœur, Zaynab, accompagne sa tête, emportée comme trophée à Damas. Hussein devient un symbole de résistance, un modèle pour tous ceux qui, au cours des siècles, se soulèveront contre un pouvoir oppresseur.

Pour les chiites, cette mort tragique est comparable à la crucifixion du Christ. Chaque année, lors de l’Achoura, le dixième jour du mois de Mouharram, ils répètent sa geste rédemptrice, en se flagellant au son des tambours. Le sacrifice de Hussein incitera ses successeurs – ou du moins une partie d’entre eux – à adopter une attitude quiétiste, de non-engagement en politique, l’avènement d’une cité idéale étant renvoyé à la fin des temps.

Le divorce avec l’autorité califale est consommé. Désormais, les chiites ne reconnaissent la légitimité que de l’imam qui descend du Prophète et dont Ali est le premier à porter le titre sacré. Le summum de la sainteté. Un intermédiaire entre Allah et les hommes, doué de capacités surnaturelles, le seul capable de saisir et d’interpréter la révélation. Sans lui, le Coran reste muet. Car le monde comprend deux niveaux, le manifeste et le caché, l’exotérique et l’ésotérique. Donc deux sortes de croyants : les initiés et les autres.

Pour les chiites, le martyre de Hussein, deuxième fils d’Ali, décapité à Karbala en 680, est comparable à la crucifixion de Jésus chez les catholiques. (Brooklyn Museum)

Les premiers califes

Une hérésie aux yeux des sunnites, les ahl al-sunna wal jama’a, littéralement les « gens de la tradition et du consensus », pour qui tous les croyants sont à même d’accéder au message divin. Il leur suffit de se référer au Livre saint, le Coran, et aux hadiths, paroles, actes, sentences, généralement attribués au Prophète, qui déterminent la sunna, la « règle de conduite ». Ils louent les quatre premiers califes, surnommés les « Bien Dirigés », mais refusent de les considérer comme infaillibles et ne reconnaissent pas davantage de qualité particulière à Ali, ni, encore moins, à sa descendance.

Sunnisme contre chiisme ? Ces deux catégories sont trompeuses. Elles vont être construites très progressivement. Elles font surtout fi de l’extrême hétérogénéité de l’islam. Elles recouvrent chacune d’innombrables fractions et dissidences. Nabil Mouline, chercheur au CNRS, souligne :

Elles mettront trois cents ans à émerger. Au début, elles s’entremêlent. Il y a beaucoup de porosité entre elles. Les chiites signifient les ‘chi’at Ali’, les ‘partisans d’Ali’. Mais on parle aussi à l’époque des “chi’at Othman”, les ‘partisans d’Othman’, ou de ceux de Mu’awiya. C’est alors plus une question de personne que de doctrine. »
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Auteur : alarpad 2

N'ayez jamais peur de la vie, n'ayez jamais peur de l'aventure, faites confiance au hasard, à la chance, à la destinée. Partez, allez conquérir d'autres espaces, d'autres espérances. Le reste vous sera donné de surcroît. Les secrets de la mer Rouge (1931) Henry de Monfreid

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